
Selon vous, existe-t-il des personnes qui soient irréprochables ?
Je pense que certaines personnes jouent à l’être, comme je l’ai fait pendant longtemps. Petit garçon et adolescent, j’étais très lisse, j’arrondissais les angles, je ne disais pas un mot plus haut que l’autre. J’ai appelé mon nouveau spectacle Irréprochable, car je me suis dit qu’on était plus heureux à ne pas l’être.
Qu’est-ce qui vous a amené à vous dire que vous n’aviez plus la nécessité de paraître ?
Lorsque j’ai écrit le spectacle, je sortais de deux histoires d’amour compliquées dans lesquelles j’ai encaissé les énergies et les problèmes des autres. En essayant d’avoir toujours l’air d’être ce garçon aimable et consciencieux, qui prend soin des autres, je me suis mis de côté. Puis soudain, je me suis dit que j’avais le droit de dire quand quelque chose ne me convenait pas, de quitter quelqu’un… J’ai pris du temps à le faire, mais c’est assez libérateur.
Dans « Dépendance affective », vous parliez effectivement de votre difficulté à prendre l’initiative de quitter quelqu’un. « Je préférerais que la personne meurt plutôt que de devoir la quitter».
Qu’il meurt oui, c’est quand même plus commode. Et le côté drama est toujours plus vendeur (rires).
Dans votre spectacle Irréprochable, vous abordez des sujets plus intimes et sensibles que dans votre premier spectacle Dépendance affective. Qu’est-ce qui vous a amené à ce changement de registre ?
J’ai écrit le spectacle dans cette période de confinement où on était confronté à une espèce de névrose, d’angoisse. A la sortie des deux histoires d’amour dont je parlais précédemment, je n’étais pas bien et j’avais beaucoup d’idées, pas noires, mais sombres. Ce sont des choses qu’on traverse tous dans certaines périodes de nos vies et je trouvais intéressant de montrer que derrière Tristan Lopin, il n’y avait pas que le personnage très solaire et souriant du premier spectacle. Chaque personne qui nous entoure a aussi une part d’ombre. Comme Cahuzac (rires). Les gens qui sourient beaucoup sont des gens qui sont parfois très tristes ou empreints de mélancolie et je trouvais intéressant d’en parler.
Dans plusieurs interviews, vous dites aimer les gens intenses. Les émotions exacerbées vous attirent ?
Effectivement, dans mon quotidien, j’adore fréquenter des gens qui sont un peu intenses car je les trouve plus intéressants par rapport à ceux qui essayent d’être toujours dans le juste milieu. Ça m’a d’ailleurs coûté quelques plumes dans ma vie amoureuse. Maintenant, j’essaye de travailler là-dessus et de trouver une forme d’équilibre, avec moi-même aussi.
Dans votre spectacle, vous évoquez notamment un traumatisme personnel, un viol subi à l’âge de 13 ans. En parler sur scène, est-ce une forme de catharsis ?
C’était un vrai pari de réussir à en rire et de réussir à faire rire les gens de ça. Je pense que l’important est que je parle de ce qui m’est arrivé à moi, je ne fais pas de généralités, je ne parle pas du viol de manière générale. Je prends du recul sur l’histoire, sur ce qui s’est passé après et sur la façon dont la justice a fonctionné. Dans l’humour, j’essaye toujours de rester pragmatique même vis à vis des situations hors normes.
C’est courageux de prendre la parole publiquement.
Pour moi c’est une vraie force, d’en parler de manière générale et aussi d’en parler à des gens que je ne connais pas. C’est une manière de libérer la parole et d’aider les gens qui ont pu vivre ça. Tant que je ne le vois pas comme une faille, personne ne pourra me dire que s’en est une. Ce sont des choses qui sont tellement dures et intenses, un avis malveillant sur le sujet ne sera jamais pire que ce qui s’est passé.
Dans vos pastilles sur internet comme dans vos spectacles vous abordez des sujets de société tels que l’homophobie, l’écologie, les influenceurs ou la surconsommation, les stéréotypes de genre. On peut dire de vous que vous êtes un humoriste engagé ?
Oui, j’ai toujours fait des vidéos sur des sujets de société, d’actualité. Je trouve plus percutant pour les gens qu’ils puissent rire de choses qui nous touchent et qui sont importantes. Quand on sort d’un spectacle comme Irréprochable, une conversation ou un débat peuvent s’amorcer avec les gens avec lesquels on est allé le voir.
Et vous, vous diriez que vous êtes plutôt optimiste ou pessimiste quant à l’avenir ?
Tout dépend du sujet. A propos des influenceuses, je dirais plutôt pessimiste (rires), en ce qui concerne la planète, ça ne sent pas très bon non plus. Mais de manière générale, je pense être quelqu’un de plutôt optimiste.
Dans un monde où les réseaux sociaux et la culture de la mise en scène de soi sont omniprésents, vous jouez beaucoup sur l’autodérision. Une carrière d’influenceur ne vous tentait pas ?
Non pas du tout (rires). Ce sont des gens qui considèrent qu’ils n’ont aucun talent et qui se retrouvent donc obligés de faire ça pour survivre. Je trouve que c’est triste. Dans plusieurs interviews, vous dites être habité par le syndrome de l’imposteur.
Comment l’expliquez-vous ?
J’imagine qu’il provient de plein de névroses. Je n’ai pas encore tout décortiqué pour l’instant. Je suis là où j’en suis, mais j’ai l’impression que c’est un coup de chance. Ce sont des milieux tellement compliqués, tellement fragiles, que je n’arrive qu’à me dire que c’est super mais que ça ne va peut-être pas durer. J’essaye de rester vigilant, pour ne pas être surpris et déçu.
Avez-vous quand même conscience d’être drôle, d’avoir du talent ?
Oui, je pense avoir un certain talent. Je l’espère et j’y travaille, car il s’agit avant tout de beaucoup de travail. Souvent je me dis qu’il suffit que j’arrête de travailler, pour que tout s’arrête, que tout ça ne tombe pas du ciel.
Petit, vous rêviez d’être réalisateur, avez-vous fait le deuil de ce rêve initial ?
Non pas du tout. Je travaille à m’y remettre. Ça prend simplement du temps.
Le rire est-il pour vous un moyen de désamorcer vos angoisses ?
Plus on parle de nos angoisses, plus elles se gèrent facilement. J’ai l’impression qu’il y a une forme de culpabilité dans les angoisses qu’on peut avoir. On a la sensation qu’on n’est pas comme tout le monde et je pense qu’en parler c’est aussi pouvoir s’apercevoir qu’on est pas seuls. Si les gens s’identifient ça veut dire qu’ils savent de quoi je parle, qu’on vit des choses semblables, ça me rassure.
Quel est votre objectif en tant qu’humoriste ?
De rire, d’éveiller les consciences j’espère et de créer un espace safe où les gens puissent rire de choses difficiles mais avec intelligence.
« Irréprochable »,de Tristan Lopin, en spectacle au Palais de la Musique et des Congrès, le 17 décembre 2022
Propos recueillis le lundi 14 novembre à l’hôtel Voco à Strasbourg.



