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Alma, au Pelpass Festival, « En chrysalide »

Alma, En chrysalide
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On ne se lasse pas d’écouter les titres d’Alma Rechtman, tant le désir de s’imprégner de chacun de ses mots comme on apprendrait les vers d’une poésie brute, est grand. Avec ses textes sublimes déposés de sa voix chaude dans un phrasé délicat, Alma laisse derrière elle le coeur retourné. L’émotion est si palpable que l’on croirait entendre nos larmes couler dans nos oreilles. N’avez-vous jamais ressenti cela ? Ne plus oser bouger de peur de briser quelque chose ? Alma Rechtman est incontestablement une artiste multiple dont chaque mot murmuré infuse et résonne longtemps. Vous me direz : Pourtant les libellules ne butinent pas. Et je vous répondrai qu’avec Alma tout est possible.

D’où te vient, cet attrait pour les chansons chorales ?
Pour moi c’est important le collectif, déjà politiquement et puis même dans la vie en général. Je ressens une passion pour les pouvoirs entremêlés, je trouve qu’on touche à une sorte d’esthétique voire même à Dieu dans ces moments-là. Toutes ces voix qui s’harmonisent entre elles et qui créent une sorte de corps m’apaisent profondément et me donnent beaucoup d’espoir. Je pense que cette passion me vient de mon enfance, ma mère est américaine, j’ai été élevée dans le jazz, j’ai entendu beaucoup de chorales, de gospel, elle m’a donné la culture des gens qui chantent ensemble.

Tu es issue d’une famille de musiciens, mais tu as d’abord choisi la voie du théâtre… C’est un art auquel tu laisses toujours une place dans ta vie ?
Je n’ai plus envie d’être comédienne, sauf si on me propose un projet qui me tient à cœur, qui parle de ce qui se passe socialement aujourd’hui, mais ce n’est plus un désir pour moi d’être sur scène et de briller dans un rôle. J’ai connu ça quand j’étais très jeune, voir les planches et être complètement en joie et en folie. Aujourd’hui, le théâtre se mue dans ma musique et sur scène, je suis très frontale avec mon public, j’aime jouer avec eux. Par contre, j’adore écrire du théâtre et mettre en scène, j’ai écrit pas mal de pièces que je n’ai jamais sorties. Il est possible qu’un jour je m’y remette, mais j’attends, parce que là la musique est entrain de prendre beaucoup de place et c’est génial. On ne peut pas tout mener en même temps.

Le milieu musical étant un peu une histoire de famille, y a t-il eu ce besoin de partir sur autre chose au départ ?
Oui exactement, j’avais besoin de m’émanciper complètement, parce que j’étais noyée dans la musique, on me traînait d’une date à une autre, dans des petits bars où ça chantait du jazz, et je me disais que ce n’était pas pour moi. Je ne voulais pas faire comme ma mère, donc j’ai essayé plein de choses, l’art plastique, le cinéma, le théâtre pour finalement revenir à quelque chose qui était beaucoup plus vrai, un peu ma raison de vivre en fait. Le théâtre ne m’a jamais procuré le plaisir que la musique me donne.

Ce n’est pas quelque chose qui a été imposé par ta famille, au contraire c’est naturellement que…
Ça m’est tombé dessus, tu chasses le naturel et il revient au galop. (rires)

alma rechtman - graigue - mado magazine

Dans tes chansons, tu parles beaucoup d’histoires d’amour et de ruptures amoureuses, c’est un sujet qui t’inspire particulièrement ?
C’est un sujet qui m’a inspiré et qui est récurrent dans les premières chansons que j’ai sorties. Donc pour l’instant on dirait que je ne parle que de ça. Mais il y a encore plein de chansons à venir qui traitent beaucoup des sujets familiaux, notamment des familles un peu dysfonctionnelles et aussi des corps brisés. J’ai voulu me présenter au monde par ces histoires d’amour qui étaient pour moi plus universelles donc un peu moins intimes. Et là il y a un deuxième volet avec notamment cette chanson qui est sortie à la fin mai, qui est beaucoup plus intime sur comment réparer les corps qui ont été blessés fortement et qu’on aime. Mais ça a été important pour moi de parler d’amour déjà, parce que c’était important pour moi d’avoir cette parole lesbienne, qui est politique et de pouvoir chanter l’amour comme il me semblait.

Considères-tu ta musique, tes chansons comme porte-étendard de tes revendications ?
Oui, tout à fait. Même mes revendications très intimes, par exemple « Dans ma maison » est vraiment une ode à comment on fait pour se dépatouiller dans un grand corps, quand on est perdu à l’intérieur de soi et comment on fait pour défaire toutes les prisons qui nous enserrent, toutes ces pensées qui nous enferment. C’est un appel à sortir de soi, et pour moi c’est une revendication hyper forte, parce que c’est un peu l’ode à la vulnérabilité. « Je veux être dans tes bras » c’est une manière de dire que le monde s’effondre et j’ai besoin de dire aux gens de se réveiller, qu’il faut qu’on soit dans les bras les unes des autres, les uns des autres pour survivre à ce qui arrive, parce que c’est effrayant quand même.

Les femmes dans le milieu de la musique sont encore très sous-représentées. Le ressens-tu personnellement ?
Oui, c’est horrible. Je le ressens partout où je vais, dans tous les théâtres, dans toute les équipes techniques, il y a genre cinq mecs pour une meuf. Les ingé sons femmes c’est hyper rare, moi je me bats pour ça, j’aimerais avoir plus de femmes au plateau aussi, là je joue avec mon meilleur copain depuis dix ans, mais je vais rajouter une femme. Dans tous les endroits que je côtoie, c’est comme si la place des femmes était réservée à être dans le public ou à accepter la musique et pas à être sur scène. Et les statistiques sont effrayantes. Dans les maisons de disques, les maisons d’édition, il y a des hommes partout, les plus grands, les programmateurs, tous les postes qui sont un peu importants dans la musique sont régis par les hommes, mais comme dans tout quoi. Il y a des projets féminins qui marchent, et il y a les mecs de l’industrie musicale qui vont venir te dire qu’il y a trop de meufs, et trop de chanteuses, mais ce n’est pas vrai, tout ce qui marche c’est les groupes de boys band, donc c’est un peu énervant.

À Québec, il y a une sorte d’annuaire qui s’appelle « Femmes en musique » et qui donne de la visibilité aux femmes à tous les niveaux de l’industrie musicale, on y trouve autant des bassistes, que des techniciennes du son ou agentes….
C’est génial ! Il se passe des choses en France aussi, il y a quand même de plus en plus de meufs « techos », il y a des réseaux qui se font, notamment celui de la Flèche d’Or… c’est en train de bouger, mais c’est uniquement parce que les meufs sont militantes et qu’elles sont venues dire : « Non, non, on a une place ici et on fait mieux le travail que vous. »

Dans l’ouvrage « Ni muses, ni groupies » (éditions Leduc), la journaliste Chloé Thibaud et l’ancienne chanteuse du groupe L’Impératrice Flore Benguigui déplorent un secteur gangréné par « le boy’s club » et hostile aux femmes artistes.
Clairement, mais on se fait une place. Moi je me rends compte que je n’écoute presque que des femmes, des personnes non-binaires, des personnes trans ou des personnes de la communauté queer, j’ai très peu de mecs cis blancs dans les oreilles et je ne le choisis même pas, c’est vraiment un style musical. Limite la musique queer, ça s’entend, je trouve, ça se reconnaît. Il y a vraiment une prise de parole qui est différente et je ne peux pas dire plus intéressante, mais en tout cas qui moi m’appelle plus.

J’ai vu dans plusieurs articles que tu étais souvent comparée à Camille. Ce n’est pas fatiguant cette tendance à être assimilée sans arrêt à une autre artiste ?
J’en ai trop marre, je suis désolée, c’est un peu un coup de gueule, mais on vient de me le dire juste avant en interview en plus. Ce qui me saoule c’est que la seule meuf qui fait en France de la musique un peu weird, du coup, il n’y a qu’elle qui peut le faire. Et tu vois, on va jamais me dire ton inspiration c’est Suzanne Vega ou c’est Björk, on va me dire Camille parce que je joue avec la sonorité, mais je trouve qu’en fait, on ne se ressemble pas tant que ça, il y a une chanson que je fais à capella, c’est Dans ma maison. Et j’adore son travail, elle a inventé un truc, tout son travail de composition de ses chansons, sa manière de travailler entre le français et l’anglais, de jouer avec les mots, elle est trop forte, mais c’est son style à elle. J’ai bon espoir que quand on va entendre les prochaines chansons qui vont sortir, on va arrêter de me comparer à Camille, parce que je pense que ça n’a rien à voir.

Bravo pour ta prestation au Pelpass festival aujourd’hui, ce n’est pas forcément facile d’être la première à passer sur scène.
Là, je suis un peu lancée partout sur les routes, on appelle ça des tournées fléchettes, tu es envoyée à droite à gauche pour te créer de l’expérience. C’est pas forcément facile de livrer un set intimiste quand un autre groupe fait ses balances sur la scène à côté par exemple. Mais je sens que je suis en train de prendre de la bouteille et d’être plus assurée. C’est un exercice trop intéressant qui te force à toujours avoir confiance en ta musique. Et là, tu sais que peu importe qu’il y ait trois personnes ou mille, ça ne change rien, tu délivreras la même chose.

Tu as assurée les premières parties de plusieurs artistes de Solann à Feu Chatterton. Quel souvenir en gardes-tu ?
Je les adore. Ils sont trop forts. Feu Chatterton, je me souviens, j’ai fait trois dates avec eux. La première, j’étais toute stressée, avec ma guitare devant 2500 personnes, à me dire : « Mais je vais mourir d’angoisse ». Et après, je regardais leur concert. J’ai vu comment ils s’éclataient et qu’ils étaient détentes. Ils ont 20 ans dans les pattes de métier. Je me suis dit que j’allais faire pareil, que j’allais m’amuser. Pourquoi je me stresse ? Il n’y a aucun intérêt à stresser. Du coup, la deuxième date, je me suis complètement défaite, délurée. C’était trop agréable. De retrouver l’amusement grâce à ce que j’avais appris de leur concert.

Interview réalisée le dimanche 16 mai 2026 par Emma Schneider à l’occasion du Pelpass Festival
Crédit photos : Grégory Massat – Photo de couverture : Félix Dufour

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