
Avec Auto Romance, Antoine Magyar interroge ce qui nous façonne au fil de la vie, entre expériences fondatrices, émotions intimes et contradictions. De l’enfance aux deuils, il mêle humour et sensibilité pour aborder nos solitudes, nos fragilités et notre façon parfois chaotique d’avancer. Un spectacle où les failles deviennent matière à rire autant qu’à réfléchir, et qui rappelle que la relation la plus compliquée à apprivoiser est parfois celle que l’on entretient avec soi-même.
« Auto Romance » évoque évidemment une histoire d’amour avec soi-même. Est-ce que tu vois le spectacle comme une véritable déclaration d’amour à toi-même, ou plutôt comme une tentative de comprendre comment tu fonctionnes ?
Antoine Magyar : Plutôt comme une tentative de comprendre comment je fonctionne. C’est une forme de découverte qui commence dès l’enfance, avec l’influence des autres, puis celle de son propre corps, de sa tête, de son cœur, de sa sensibilité, de sa gentillesse… On apprend à se connaître, mais aussi à comprendre ce que signifie vivre. Au fond, ce spectacle c’est un peu l’art de vivre avec soi-même.
Le point de départ de Auto Romance, c’est le rapport à soi, mais le spectacle ouvre sur des questions beaucoup plus larges autour du couple, de la solitude et de la manière dont on se construit. Quel était le fil que tu voulais suivre en écrivant ?
Antoine Magyar : Au départ, j’imaginais quelque chose de très bruyant, avec beaucoup d’humour, puis une progression vers davantage de sensibilité, jusqu’à toucher au cœur des choses. Partir du général pour arriver à quelque chose de plus personnel, c’était vraiment mon fil conducteur. Je tenais aussi à ce que le spectacle reste bienveillant. Je n’avais pas envie d’attaquer qui que ce soit, mais plutôt de parler de sujets qui nous concernent tous. Et puis, je voulais emmener les gens à travers différentes émotions. Je n’avais pas envie qu’ils ressortent en se disant simplement qu’ils avaient passé un bon moment parce que c’était drôle. J’aime l’idée qu’on puisse rire, être touché, réfléchir, parfois même ressentir de la tristesse. Que chacun traverse un peu ses propres émotions avec moi, le temps du spectacle.
Le rire est-il pour toi une manière de désamorcer les angoisses ?
Antoine Magyar : Oui, complètement. Mon premier réflexe dans la vie, c’est de rire. Je peux être triste, en colère ou angoissé, le rire arrive souvent en premier. C’était déjà le cas quand j’étais petit : j’avais des fous rires à table qui avaient le don d’énerver mes parents ! Je crois que je gère beaucoup de choses comme ça, y compris dans la vie quotidienne. Et puis, je trouve qu’il est important de rire. Passer toute une vie sans rire, ce serait quand même dommage. Mais je ne pense pas non plus que tout doive nécessairement passer par l’humour. Il y a des sujets pour lesquels une blague serait presque déplacée. Parfois, il faut simplement laisser les choses exister telles qu’elles sont.
Où places-tu la limite sur scène ? Est-ce qu’il y a des choses que tu refuses d’aborder par l’humour ?
Antoine Magyar : Je ne dirais pas qu’il y a des sujets que je refuse absolument d’aborder avec humour. Dans le deuil, par exemple, il y a des situations qui peuvent devenir drôles quand on prend un peu de recul. Il y a aussi tous ces questionnements, ces phases qu’on traverse, ce bouleversement total. On parle souvent des cinq étapes du deuil, mais j’ai plutôt l’impression qu’il y en a 8 500 ! Et puis, il y a cette injonction à bien faire son deuil, alors qu’on ne sait même pas vraiment ce que cela signifie. J’ai construit cette partie du spectacle en deux temps. D’abord, quelque chose de beaucoup plus sensible, théâtral, presque métaphorique. J’avais une image en tête que je voulais faire exister sur scène et je n’avais pas envie d’y mettre de blagues. Puis, à d’autres moments, l’humour revient, parce qu’il permet de désamorcer les choses, de ne pas laisser les gens dans une tristesse trop lourde. Et puis, certaines situations liées à la mort sont, malgré tout, franchement absurdes. Je pense qu’on peut rire de beaucoup de choses, mais que chaque artiste doit trouver sa propre limite. Il faut aussi se demander ce que l’on cherche en faisant rire : si c’est simplement pour blesser les gens, ce n’est pas ma manière de faire.
Quand on parle de soi sur scène, on accepte aussi de se confronter au regard du public. Est-ce que ce regard a changé ta manière de te voir toi-même ?
Antoine Magyar : Je suis capable de dire sur scène des choses que je serais incapable de dire dans la vraie vie. Pendant une heure et quart ou une heure vingt, j’ai l’impression de pouvoir tout dire, comme si cela n’existait que dans ce moment-là. Et puis, quand je sors de scène, je retrouve ma vie. Mais je crois surtout que le fait de monter sur scène m’a apaisé. C’était un rêve d’enfant et cela ne fait que deux ans que je le réalise. J’adore être sur scène, je m’y sens à ma place. Le fait d’avoir trouvé cet endroit-là m’a fait énormément de bien. En revanche, les gens peuvent aussi avoir tendance à te réduire à ce qu’ils connaissent de toi. Comme ils t’ont vu faire rire, ils s’attendent à ce que tu sois drôle en permanence. Un ami m’a raconté que sa copine avait croisé quelqu’un qui me connaissait de vue et qui avait dit que je n’étais pas si drôle dans la vie. Mais enfin, si je croise quelqu’un à un anniversaire, que je lui fais la bise et que je repars, je ne vais pas forcément faire un sketch ! Je n’ai pas envie d’être dans une représentation permanente. Je ne suis d’ailleurs pas forcément le plus drôle de mon groupe de potes. Il y a des gens autour de moi qui me font mourir de rire et qui ne font absolument pas ce métier. Je n’ai pas besoin d’avoir le dernier mot ou d’être le plus drôle d’une pièce. Au contraire, faites-moi rire ! C’est mon métier de faire le clown, alors je passe un bien meilleur moment quand les autres me font rire.
Tu as commencé par des vidéos courtes sur internet avant de te lancer sur scène. À quel moment as-tu senti que tu pouvais franchir le pas ?
Antoine Magyar : Ce sont les gens qui m’y ont amené. Dans les commentaires de mes vidéos, certains disaient qu’ils viendraient me voir si je faisais un spectacle. Et forcément, cela finit par te donner un peu de légitimité. On ne se sent pas toujours autorisé à se lancer, jusqu’à ce que des gens te disent qu’ils ont envie de venir te voir. Alors je me suis lancé. Je n’ai pas commencé par tester des petits morceaux de spectacle sur scène pour voir si les blagues fonctionnaient. J’ai écrit le spectacle, je suis arrivé devant 70 personnes et j’ai joué mon heure. Je me suis dit : on va voir si ça marche ! Évidemment, le spectacle a évolué depuis. J’ai grandi sur scène, j’ai pris de l’expérience. C’est comme dans n’importe quel travail : on est moins bon le premier jour qu’au bout de deux ans. Et puis, on apprend aussi à accepter de ne pas être drôle parfois.
Est-ce qu’à force de faire de ta vie une matière comique, tu finis parfois par vivre une situation en te demandant déjà comment tu vas la raconter ?
Antoine Magyar : Oui, ça te déforme le cerveau ! Maintenant, il m’arrive de vivre quelque chose et de me dire que je pourrais en faire une vidéo. Je note plein de petites idées sur mon téléphone, parfois au milieu d’une liste de courses. L’autre jour, je cherchais quelque chose dans mes notes et je suis tombé sur une liste avec « salade, tomate, mozzarella », puis juste en dessous : « Le premier escape game de ta vie : sortir de cet utérus ». Je ne sais même plus pourquoi j’avais écrit ça ! Ça devait venir d’une discussion en soirée, à 23 h 45, probablement. Il y a aussi toutes les conversations avec les potes, les petites situations du quotidien. Avant, quand quelqu’un me racontait quelque chose, il m’arrivait de sortir mon téléphone pour noter une idée en plein milieu de la conversation. Maintenant, j’essaie de faire un peu plus attention ! Mais forcément, tout ça nourrit l’écriture. Une situation vécue peut devenir une vidéo, puis parfois trouver sa place dans le spectacle.
Il y a aussi cette question de la solitude, de notre difficulté à rester seuls sans chercher immédiatement à remplir le silence. Est-ce que tu as l’impression qu’on a perdu cette capacité ?
Antoine Magyar : C’est difficile aujourd’hui. On vit avec beaucoup d’injonctions : être en couple, être occupé, toujours faire quelque chose. Il y a très peu de place pour l’ennui. Quand on était petits, il nous arrivait de vraiment nous ennuyer. Je ne dis pas que c’était mieux avant, parce qu’aujourd’hui, on a aussi plein de moyens de s’occuper. Mais je pense qu’à force de vouloir combler chaque vide, on finit parfois par éviter de se retrouver face à soi-même. Pour moi, la solitude, ce n’est pas simplement le fait d’être seul. C’est aussi être avec soi. Et si tu ne supportes pas cette présence, tu peux te demander ce que cela raconte. Qu’est-ce qu’il y a en toi que tu ne supportes pas ? Peut-être que tu as été tellement rabaissé que tu as fini par ne plus avoir suffisamment de valeur à tes propres yeux. Je pense qu’on devrait réapprendre à être seuls. Tu peux arrêter de voir tes amis, couper les ponts avec ta famille, mais tu ne peux pas te quitter toi-même. Tu es la personne avec qui tu vas passer toute ta vie, que tu le veuilles ou non. Alors le meilleur truc que tu puisses te faire, c’est essayer de te supporter et comprendre pourquoi tu n’y arrives pas. Il y a aussi une différence entre être seul et ressentir de la solitude. Le célibat, le couple, le fait d’être seul… Ce sont des situations de vie. Elles ne devraient pas, en elles-mêmes, te rendre malheureux. Si quelque chose t’abîme, quelle que soit ta situation, il faut essayer de comprendre pourquoi.
Qu’est-ce que tes moments de solitude t’ont appris sur toi-même ?
Antoine Magyar : Que je m’en sortirai. C’est ce que je disais à ma mère récemment, et aujourd’hui, j’ai suffisamment confiance en moi pour le savoir. Quels que soient les gros chagrins, les galères ou les moments compliqués, je finirai par sortir la tête de l’eau. Je sais maintenant que je ne resterai pas éternellement dos au mur. Je vais continuer à avancer. C’est quelque chose que j’ai appris dans ces moments-là : je peux me faire confiance, parce que je sais que je trouverai une manière de m’en sortir. Je ne vais pas me laisser tomber. Mais attention, la solitude peut aussi devenir addictive. À force de rester seul, tu finis par ne plus supporter personne. Tu es tellement bien dans ta tanière que tu n’as plus envie d’en sortir. Je ne dis pas qu’il faut être seul avant tout, simplement qu’il ne faut pas être malheureux de l’être. Parce que les autres nous font aussi évoluer. Quand tu rencontres quelqu’un, quand tu tombes amoureux, quelque chose change. Tu te rends compte que tu peux te réhabituer à des choses que tu pensais ne plus supporter. Il y a du bon et du mauvais partout. Pour moi, tout est une question d’équilibre : quand je sens que je m’enferme trop dans ma tanière, je ressors, je retourne vers les autres.
Est-ce qu’il y a une part de toi que tu as longtemps considérée comme une faiblesse et que tu regardes aujourd’hui comme une force ?
Antoine Magyar : Ma sensibilité, vraiment. J’ai longtemps pensé que vivre les choses avec le cœur n’était pas la bonne manière de faire. Je crois qu’on a parfois appris, notamment en tant que mecs, à considérer la sensibilité comme un problème. Comme si prendre des décisions avec la tête était forcément plus raisonnable que de tenir compte de ce qu’on ressent. Mais à force de vouloir tout rationaliser, on finit aussi par se couper de quelque chose de vivant. On confond la sensibilité avec la naïveté, avec le fait de se laisser trop facilement atteindre ou de prendre les choses trop à cœur. Alors qu’elle permet aussi de tenir compte des autres, de développer de l’empathie. J’ai fini par comprendre que ce n’était pas une faiblesse. J’ai arrêté de m’en vouloir d’être sensible.
Avec le recul, qu’est-ce que tu prends beaucoup moins au sérieux aujourd’hui ?
Antoine Magyar : Les relations qui ne fonctionnent pas. Avant, je pouvais passer énormément de temps à essayer de comprendre pourquoi quelqu’un avait un mauvais comportement. Je gardais parfois des amitiés compliquées parce qu’on se connaissait depuis dix ans, parce que je me disais que cette personne pouvait changer ou faire mieux. Aujourd’hui, j’ai lâché l’affaire sur le fait de vouloir sauver les gens. Il y a des relations qui ne fonctionnent pas, parfois parce qu’on est toxiques l’un pour l’autre. Alors on arrête, et ce n’est pas grave. Avant, ça pouvait me pourrir les nuits. Maintenant, je me dis beaucoup plus facilement : si cette relation ne te convient pas, pars.
Et à l’inverse, qu’est-ce que tu prends davantage au sérieux ?
Antoine Magyar : Ma santé. C’est bête, mais on se rend compte de son importance quand quelque chose commence à aller mal. Tu te blesses à l’orteil par exemple et tu réalises à quel point cette petite partie de ton corps comptait dans ton équilibre. C’est globalement la même chose pour tout le reste du corps. On ne mesure pas toujours la chance qu’on a de pouvoir faire tout ce qu’on fait au quotidien, tant qu’on a pas été malade. Aujourd’hui, j’y fais davantage attention. Aussi parce que j’ai beaucoup plus mal au dos (rires).
Quelle partie de toi est encore complètement incompréhensible à tes propres yeux ?
Antoine Magyar : Les blagues de merde qui me viennent en tête, je sais que je les tiens de mon père. Je ne sais pas pourquoi elles sortent, c’est un automatisme, et je n’ai pas encore trouvé comment l’arrêter. Il suffit que j’interagisse un peu avec quelqu’un pour qu’un jeu de mots complètement nul me vienne. Et là, tu te dis : on dirait mon père ! Il y a visiblement une logique qui se transmet dans les gènes : l’humour de merde familial.
Quel est ton objectif en tant qu’humoriste ?
Antoine Magyar : Déjà, durer dans le temps. Je pense que c’est le rêve de tout humoriste : continuer à jouer, à pouvoir monter sur scène. Peut-être aussi faire des salles plus grandes, prendre de l’ampleur. Mais surtout, continuer à m’éclater avec les gens et à leur faire du bien.
Interview réalisée par Emma Schneider le 30 septembre 2026
Crédit photos : Grégory Massat – http://www.graigue.com – Théo Saffroy
Le spectacle d’Antoine Magyar est joué en tournée en France entre novembre 2026 et juin 2027, ainsi qu’au Théâtre du Marais à Paris d’octobre à décembre 2026.







