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Quelques mots d’amour : le poids des silences, la force des liens

Quelques mots d’amour : le poids des silences, la force des liens
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Il y a les mots que l’on attend, les regards que l’on espère et cette place que l’on voudrait être sûr de tenir dans le cœur de ses parents. Dans Quelques mots d’amour, Rudi Rosenberg raconte l’histoire d’Abigaëlle, une petite fille qui s’accroche à l’espoir de rencontrer ce père qu’elle n’a jamais connu. Peu à peu, elle en vient à croire que c’est à elle de changer pour mériter son amour. Autour d’elle, pourtant, il y a une mère qui l’accompagne du mieux qu’elle peut, un frère, des amies… Tous ces liens du quotidien qu’elle ne sait plus toujours regarder, tant l’absence de l’un finit par effacer la présence des autres. Porté par la justesse de Hafsia Herzi et la spontanéité de jeunes comédiens amateurs bouleversants, le film explore avec beaucoup de tendresse les blessures de l’enfance, la douleur du rejet et ce besoin profond d’être aimé. Mais aussi la difficulté de reconnaître l’affection de ceux qui nous entourent déjà. Entre maladresses, éclats de rire et silences chargés de sens, Rudi Rosenberg signe un récit délicat, où les gestes les plus anodins peuvent laisser les traces les plus profondes. Nous avons rencontré le réalisateur et l’actrice Hafsia Herzi pour parler de ce film profondément humain, qui interroge notre rapport à l’amour, à la famille et à cette quête de reconnaissance qui nous accompagne parfois bien au-delà de l’enfance.

Le film repose en grande partie sur des comédiens non professionnels. Comment avez-vous constitué ce casting ?

Rudi Rosenberg : Hafsia est l’une des rares actrices professionnelles du film, avec le chien. Pour les autres personnages, nous avons vraiment cherché des personnes dans des lieux très différents : dans la rue, dans des commerces, dans des restaurants ou même lors d’une soirée pour célibataires de plus de 60 ans. Je voulais trouver des gens qui soient proches de leurs personnages, qui aient une manière d’être et de parler qui corresponde aux rôles.

Ce qui est frappant chez Abigaëlle, c’est qu’elle trouve toujours des excuses à son père, alors qu’elle semble rendre sa mère responsable de son absence. Comment avez-vous pensé ce déplacement de la colère ? Pourquoi est-ce plus facile, pour elle, d’en vouloir à sa mère qu’à ce père qui la rejette ?

Rudi Rosenberg : L’amour d’une mère est quelque chose de permanent et donc d’invisible, et quelque part les enfants deviennent ingrats. L’être humain est toujours attiré par ce qu’il ne peut pas avoir et piétine ce qui est devant lui alors que c’est finalement le plus important. 

Hafsia Herzi : Elle est petite, elle idéalise son père, elle ne le connaît pas. C’est plus facile de rendre sa mère responsable. 

Elle se rend responsable elle-même également. À plusieurs reprises, on voit Abigaëlle chercher ce qu’elle pourrait améliorer chez elle pour que son père accepte enfin de la voir. Ce rejet finit par entamer profondément l’image qu’elle a d’elle-même, elle pense qu’elle doit mériter son amour.

Rudi Rosenberg :Pour grandir avec confiance en soi, je pense qu’il faut que nos parents nous regardent. Cela ne signifie pas nécessairement qu’ils doivent nous dire « je t’aime », mais qu’ils soient présents et nous voient grandir. Et par présence, je ne parle pas seulement d’une présence physique : certains parents sont là sans vraiment regarder leurs enfants, qui peuvent alors grandir avec des complexes.

Mais les mots comptent aussi. Dans une scène du film, Abigaëlle reproche à sa maman de ne lui avoir jamais dit « je t’aime ». Le regard et les actes ne suffisent pas toujours : on a également besoin d’entendre les choses.

Rudi Rosenberg : C’est vrai, mais je pense que les mots sont parfois moins importants que le regard. Dans ma famille, on ne se disait pas forcément « je t’aime », et pourtant, cela se comprenait dans les yeux.

Hafsia Herzi : Quand je disais « je t’aime » à ma mère, elle rigolait. Je lui demandais : « Et toi, et toi ? » Elle me répondait : « Oui, oui, allez… » Il y avait une forme de pudeur.

Au début du film, Abigaëlle recueille ce chien abandonné, auquel elle s’attache énormément. Mais à mesure que sa quête du père l’obsède, elle finit par délaisser même cet être dont elle est la plus proche, jusqu’à le laisser s’échapper. Est-ce que vous vouliez montrer à quel point cette quête finit par prendre toute la place, au point de lui faire perdre de vue ceux qui, eux, sont réellement là pour elle ?

Rudi Rosenberg : Pour moi, le chien fait partie des symboles du film. C’est un être que l’on aime et auquel on ne prête plus forcément attention parce qu’il est toujours là. Et puis, lorsqu’il disparaît, on prend conscience de la place qu’il occupait.

Abigaëlle peut aussi s’identifier à lui : c’est un chien qui a été laissé au bord de la route. Il y a plusieurs manières de comprendre cette histoire. 

Hafsia Herzi : Erika accepte de récupérer le chien, quand sa fille comprend qu’il n’y aura pas de suite avec son père, c’est une manière de combler un manque affectif. C’est le rôle de beaucoup d’animaux de compagnie. 

Il y a aussi cette histoire du chien, que la famille a recueilli et aimé pendant sept ans, mais qu’elle risque de perdre parce qu’il a déjà des propriétaires. Ça pose finalement la question de ce qui fonde un lien : est-ce le fait d’être liés par le sang, ou tout ce qu’on construit ensemble ? 

Rudi Rosenberg : C’est une vraie question. Le chien a grandi dans une première famille, puis il a vécu plusieurs années dans une autre. Les deux familles ont donc une forme de légitimité. Je m’étais beaucoup interrogé sur cette question pendant l’écriture. Nous acceptons assez naturellement que les chiens soient séparés de leurs parents biologiques pour rejoindre des familles humaines. Mais si l’on imaginait qu’un être venu d’ailleurs fasse la même chose avec un enfant humain, cela nous semblerait beaucoup plus étrange. C’est intéressant de se demander pourquoi nous considérons certaines séparations comme normales et d’autres comme inacceptables.

 

Abigaëlle mobilise beaucoup l’attention de sa mère dans sa quête désespérée d’un lien avec son père. En parallèle, son frère semble peu à peu passer au second plan, alors qu’il traverse lui aussi des difficultés, notamment à l’école. Est-ce que cette dynamique entre les deux enfants était importante pour vous : cette façon dont la souffrance de l’un peut parfois rendre celle de l’autre invisible ?

Rudi Rosenberg : Cela peut effectivement arriver. Quand un enfant rencontre des problèmes, les parents ont tendance à se focaliser sur lui et peuvent ne pas voir que l’autre a, lui aussi, ses propres difficultés. Mais ce n’était pas vraiment mon intention première. Je voulais surtout raconter l’amour familial, et notamment celui qui existe entre frères et sœurs. Quand on est enfant, on peut considérer son frère ou sa sœur comme une présence encombrante. Puis, en grandissant, on comprend que ces personnes peuvent devenir parmi les plus importantes de notre vie. C’est ce que je voulais raconter à travers leur relation, notamment vers la fin du film, lorsque le frère prend la défense d’Abigaëlle à l’école.

Il y a cette scène chez les grands-parents de Yoni où tous les enfants reçoivent une enveloppe, sauf Abigaëlle, qu’on oublie momentanément. On lui donne de quoi réparer cet oubli, mais pas tout à fait de la même manière que les autres. Et le contraste dans la voiture rend cette différence presque physique : Yoni peut sortir fièrement son billet de son enveloppe, tandis qu’Abigaëlle serre ses pièces dans ses mains. Qu’est-ce qui vous intéressait dans cette opposition visuelle entre les deux enfants, qui grandissent dans la même maison mais n’ont pas la même place dans cette famille élargie ?

Rudi Rosenberg : C’est très cruel, oui. Certaines personnes sont plus sensibles à cette scène que d’autres, sans doute en fonction de leur propre enfance. Parfois, les choses sont encore plus douloureuses lorsqu’elles sont faites inconsciemment par des gens bienveillants. On ne peut pas vraiment en vouloir à la grand-mère, car son oubli est involontaire. Mais ces petites choses, qui peuvent sembler anodines, laissent des traces.

L’histoire est racontée principalement à travers la quête d’Abigaëlle. Pourtant, Erika, sa mère, a elle aussi été quittée par cet homme. Comment avez-vous travaillé cette douleur, que l’on devine sans qu’elle soit vraiment mise au premier plan ?

Hafsia Herzi : Je me suis raconté qu’Erika avait fait le deuil de cet homme. Ce qui compte aujourd’hui pour elle, ce sont ses enfants. Bien sûr, cela la touche d’apprendre qu’il a eu un autre enfant avec quelqu’un d’autre, mais sa tristesse est surtout liée à sa fille. Elle la voit souffrir et sait que sa quête risque de ne pas aboutir. Malgré tout, elle l’accompagne, parce qu’elle comprend son besoin. C’est difficile pour une mère seule de gérer cette situation, d’autant qu’Abigaëlle est constamment en demande de réponses. Un enfant est un cadeau, mais il arrive aussi que certains parents n’assument pas leur rôle. Cela fait partie de la vie, et cela peut arriver aux pères comme aux mères. Dans cette histoire, le père est vivant. Abigaëlle a envie de le connaître, elle l’idéalise, et c’est légitime. Sa mère le comprend, même si elle sait qu’il n’y aura probablement pas de suite. Je pense qu’on a parfois besoin d’une réponse pour pouvoir avancer. Tant qu’on ne sait pas, on continue à espérer, à imaginer que les choses sont différentes de ce qu’elles sont réellement. Abigaëlle a besoin que son père lui dise lui-même les choses. Une fois qu’elle l’a entendu, elle peut commencer à accepter la situation. C’est douloureux, mais elle sait enfin à quoi s’en tenir.

Le traitement de Sarcelles est très intéressant. Le film donne à voir une société multiculturelle, traversée par une forme de solidarité et d’humanité. Pourquoi avoir choisi cette ville ?

Rudi Rosenberg : Je cherchais une ville de banlieue près de Paris. Nous avons ensuite décidé d’y faire le casting et de rencontrer les gens sur place. J’aime la manière dont les gens se parlent là-bas, assez directement, avec beaucoup de gouaille. Cela apporte quelque chose aux personnages et à l’humour du film. Je ne viens pas de Sarcelles, mais j’ai grandi dans les années 1990 et 2000, à une époque où j’avais le sentiment qu’il y avait davantage de brassage culturel dans mon environnement quotidien. Je voulais retrouver quelque chose de cette diversité. J’ai aussi choisi de situer le film en 1995, car retrouver son père aurait été beaucoup plus simple pour Abigaëlle aujourd’hui, avec Internet et les réseaux sociaux. À l’époque, les recherches étaient plus compliquées, il fallait passer par d’autres personnes, mener sa propre enquête. Cette difficulté rend sa quête plus longue et lui donne tout son sens.

À plusieurs reprises dans le film, on entend Les Rois du monde résonner à plein volume dans la maison, au point que sa mère demande régulièrement à Yoni de baisser le son. Est-ce que cette musique était une manière de lui donner une présence, une façon à lui d’occuper l’espace et d’affirmer son existence ? 

Rudi Rosenberg : Ça se tient oui. C’est intéressant, parce que le personnage disparaît effectivement pendant une partie du film. La chanson permet aussi d’apporter un peu de légèreté. Je voulais trouver un équilibre entre des sujets difficiles et des moments plus drôles. Dans la vie, les deux coexistent. On peut traverser une situation douloureuse et, malgré tout, rire au milieu de tout cela. Parfois c’est la seule arme qui nous reste. 

Si le public devait garder une seule chose du film, une émotion ou une idée, laquelle aimeriez-vous qu’il emporte avec lui ?

Rudi Rosenberg : Il y a plusieurs choses, mais je suis particulièrement touché par la manière dont les enfants utilisent leur imagination lorsqu’ils traversent une épreuve. Abigaëlle réinvente une partie du réel pour parvenir à avancer. Elle imagine que son père voudrait la voir, qu’elle doit écrire correctement, qu’elle doit faire certaines choses pour qu’il l’aime. Cet imaginaire lui permet de continuer à espérer. Je trouve cela assez beau et, d’une certaine manière, assez doux.

Interview réalisée par Emma Schneider le 9 octobre 2026
Crédit photos : Chill / @mrchill.forever

Photo du film : Chi Fou Mi productions

« Quelques mots d’amour » de Rudi Rosenberg, en salles le 28 octobre 2026

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