Blog / Fabrice Du Welz : « Pour moi, faire du cinéma, ce n’est pas un date Tinder, c’est un mariage »

Fabrice Du Welz : « Pour moi, faire du cinéma, ce n’est pas un date Tinder, c’est un mariage »

Fabrice Du Welz : « Pour moi, faire du cinéma, ce n’est pas un date Tinder, c’est un mariage »
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Chez Fabrice Du Welz, le paysage n’est jamais un simple décor. Il est une matière vivante, traversée par la lumière, le temps et les tourments de ceux qui l’habitent. Des Ardennes de Calvaire aux territoires plus lointains de sa filmographie, le cinéaste belge aime placer ses personnages au bord de la rupture, là où les certitudes vacillent et où l’humain se révèle autrement. Son cinéma traverse les genres sans jamais s’y soumettre, préférant l’instabilité aux cadres établis et l’expérience aux réponses toutes faites. Il y a chez lui un goût évident pour les situations extrêmes, pour ces instants de bascule où les personnages sont poussés hors de leurs repères et révèlent, malgré eux, ce qu’ils portent de plus fragile et de plus violent, donnant naissance à une œuvre viscérale, traversée par le trouble et l’ambiguïté. Invité d’honneur de la 19e édition du FEFFS, qui lui consacre une rétrospective et une masterclass, Fabrice Du Welz revient sur cette manière bien à lui de pousser le cinéma — et ses personnages — là où l’on ne les attend pas, avec le désir de filmer les êtres dans ce qu’ils ont de plus fragile, mais aussi de plus inquiétant.

Dans vos films, les personnages sont souvent happés par un désir, une obsession, une croyance, jusqu’à ne plus pouvoir vraiment s’en extraire. Qu’est-ce qui vous intéresse dans ces moments où l’être humain perd le contrôle ?

Fabrice Du Welz : J’ai probablement une appétence pour les situations extrêmement excessives, avec cet amour du cinéma d’horreur et fantastique, parce qu’il permet des choses extraordinaires. Ce qui m’intéresse, au fond, c’est de plonger des personnages dans ces situations et de voir les choix moraux auxquels ils sont confrontés. Les pousser dans leurs retranchements, pour créer à la fois un mouvement et une introspection. Ce n’est pas forcément une démarche intellectuelle au départ : ce sont vraiment des intuitions de situations, puis l’envie de voir comment elles vont évoluer avec les personnages.

Vous filmez souvent le moment où le désir de l’autre bascule dans l’obsession, l’emprise ou la violence. Vos personnages se contaminent émotionnellement, s’absorbent, sont poreux les uns aux autres.

Fabrice du Welz : C’est un peu ce qu’on voit autour de nous, non ? Peut-être de manière excessive, mais c’est ce qu’on voit. Finalement, des relations amoureuses saines et équilibrées… à part mes parents, je n’en connais pas beaucoup ! Je n’ai pas forcément de commentaire social ou politique à porter là-dessus. Ce qui m’intéresse, encore une fois, c’est le cinéma : créer des situations, entrer en empathie avec certains personnages et voir comment ils se débattent dans des situations extrêmes. Cette idée de contamination me fascine : voir comment les personnages se transforment les uns au contact des autres. On est beaucoup plus influencés qu’on ne veut bien l’admettre.

Vous avez souvent exploré le couple. Qu’est-ce qui continue de vous intéresser dans cette relation ?

Fabrice Du Welz : Ce qui m’intéresse dans le couple, c’est l’impossibilité d’être seul, mais aussi celle d’être à deux. C’est une impossibilité existentielle. Très souvent, les gens n’arrivent pas à affronter les choses seuls et, quand ils sont à deux, ça peut devenir complètement infernal. C’est passionnant comme sujet, parce qu’on peut vraiment le creuser : il est immense. Mais je crois que j’ai fait un peu le tour des couples toxiques. Je ne vais pas forcément y revenir.

Dans vos films, la nature occupe également une place importante. Elle peut être magnifique, mais devenir très vite inquiétante. Que cherchez-vous dans ces paysages ?

Fabrice Du Welz : Ce qui m’intéresse, c’est de jouer avec les décors et la nature pour accompagner ce que traverse le personnage. Parce qu’au fond, c’est lui qui m’intéresse : sa transformation, ses tourments, ce qu’il va devoir affronter. Il suffit de regarder autour de soi : l’environnement est assez incroyable. La beauté d’un paysage peut complètement changer selon le moment de la journée. La lumière bascule, le temps change, et tout peut soudain se draper d’une inquiétante étrangeté. La nature peut être inquiétante ou magnifique, mais elle doit toujours accompagner l’évolution du personnage. Un décor ne m’intéresse donc pas simplement pour lui-même. Je m’en sers pour entrer en résonance avec l’état intérieur du personnage. L’esthétique pour l’esthétique n’a aucun sens pour moi, aucun intérêt. C’est même quelque chose que je pourfends, que je déteste. Au centre, il y a le personnage, l’acteur et ce qu’il traverse.

Vous parlez beaucoup de lumière. Quelle place occupe-t-elle dans votre cinéma ?

Fabrice Du Welz : J’interviens parfois dans des écoles de cinéma ou de théâtre et je suis toujours assez étonné de voir à quel point les étudiants et les jeunes gens ont peu conscience de ce que peut être la lumière. Alors que lorsqu’on regarde la peinture, on comprend qu’elle indique toujours quelque chose : il y a une source, elle frappe un endroit, met quelque chose en valeur, crée une ombre, en obscurcit une autre partie. Il y a toujours une intention derrière la lumière. Elle révèle un comportement, une émotion, quelque chose chez le personnage. Ce n’est pas juste là pour faire joli. Je m’intéresse beaucoup à la peinture, notamment à la peinture flamande et au Caravage. Un même décor, éclairé différemment, peut produire une intention complètement différente. Pour moi, la lumière doit être au centre de tout.

Crédit photo : Guillaume Rabineau

Vous avez commencé avec Calvaire, une œuvre très identifiée du genre. Est-ce que vous avez senti, après ce film, qu’on attendait quelque chose de particulier de votre part ? Que vous deviez peut-être vous en échapper ?

Fabrice Du Welz : Calvaire est un film qui s’inscrit dans le genre. Je pense que, de manière générale, l’industrie aime bien mettre les gens dans des petites boîtes. C’est normal, je pense que c’est rassurant : on peut se dire « lui, il fait ça ». C’est sûr qu’on attendait peut-être de moi que je reste davantage dans le genre. Mais ça fait longtemps que je m’en suis écarté. On voit bien que je reste un maverick, quelqu’un d’assez indépendant, attaché à une certaine forme de liberté. J’ai eu des opportunités de faire des choses dans l’industrie, mais ça ne s’est jamais vraiment très bien passé. Parce que je sais que, j’ai besoin d’être libre. C’est difficile, parce qu’il faut composer avec une industrie qui change en permanence : les budgets, les gens, la perception du cinéma évoluent, les attentes du marché aussi… Il faut constamment naviguer entre toutes ces îles.

Qu’est-ce qui vous donne encore aujourd’hui envie de prendre une caméra et de tourner ?

Fabrice Du Welz : Exactement les mêmes choses que quand j’avais 20 ans. Je n’ai pas changé par rapport à ça. J’ai toujours le même enthousiasme et le même désir de cinéma, la même urgence et la même fraîcheur. J’ai un peu bourlingué, j’ai fait plein de petites choses à droite et à gauche, mais j’ai toujours cette même flamme. Je ne me suis pas fatigué par rapport à ça. Je vois beaucoup de gens de ma génération qui, à un moment, rentrent dans des systèmes qui peuvent être plus confortables, plus aisés, plus lucratifs ou plus balisés. Je ne juge pas, chacun fait ce qu’il veut et ce qu’il peut. Moi, j’essaie de faire ce que je peux en gardant cette liberté. J’ai fait des sorties de route balèzes, j’ai appris parfois à mes dépens, mais ce qui m’importe le plus aujourd’hui, c’est d’être libre, dans la limite du possible. Parce que ça reste une industrie.

Cette année, le FEFFS consacre une rétrospective à sept de vos films, qui traversent différentes périodes de votre cinéma. Quand vous regardez cette sélection, est-ce que vous y voyez une cohérence, un lien ?

Fabrice Du Welz :  Il y a eu la Masterclass et on me dit qu’il y a une vraie homogénéité, ce qui me ravit vraiment. Mais je ne regarde pas beaucoup mes films en arrière. Quand ils sont terminés, ils sont vraiment clôturés pour moi.  Ce qui m’intéresse, c’est toujours le projet qui vient. Après, il faut s’accommoder de l’insuccès d’un film. Parce que généralement, l’insuccès, c’est quand même la règle tandis que le succès c’est le miracle. 

Avec le recul, avez-vous un regard différent sur vos films ?

Fabrice Du Welz : Non. Je suis assez lucide sur les films que j’ai réussis et ceux que j’ai ratés. Je n’ai aucune complaisance par rapport à mon travail. Ce qui m’intéresse, c’est de pouvoir faire les choses et d’être, comme disait Peckinpah, justifié. D’être vraiment en paix avec l’œuvre, avec le film qu’on a fait. De pouvoir passer à autre chose, de ne pas avoir de regrets. Il m’est arrivé d’être dans des histoires ou des films où ça ne s’est vraiment pas bien passé. C’est très douloureux parce qu’on revient là-dessus : qu’est-ce qu’on aurait dû faire ? Qu’est-ce qu’on aurait pu faire pour aller au bout de ce qu’on voulait ? C’est une aventure collective. Il y a beaucoup de composantes qui doivent aller dans une même direction et, parfois, quand on est dans des milieux qu’on ne connaît pas bien, ça ne s’enchaîne pas toujours. Donc je veux être en paix avec les films que je laisse. Quand ils sont faits, ils sont faits. Si je suis en paix avec eux, je peux avancer. Si c’est ma responsabilité qui est engagée, je peux être en paix. Mais si ce n’est pas complètement ma responsabilité, c’est très douloureux. C’est difficile de vivre avec ça. C’est pour ça que j’ai pris la décision de faire ce que je voulais faire.

Vous dites donc avoir appris à choisir vos projets ?

Fabrice Du Welz : Oui. Certains cherchent à travailler sur des films internationaux, à passer d’une comédie à un film noir ou à un film d’horreur. C’est super, ils ont bien raison. Moi, j’ai compris que je ne pouvais pas. Il m’a fallu du temps pour le comprendre, mais quand je m’investis, je m’investis trop. Ça devient trop intime, donc ça devient exclusif. Pour moi, faire du cinéma, ce n’est pas un date Tinder, c’est un mariage.

Et quand on sort d’un film, est-ce qu’il continue à vous habiter longtemps ?

Fabrice Du Welz : Oui, absolument. Mais ça dépend. Quand un film est terminé, on passe à autre chose, les gens s’en vont… On peut garder la nostalgie du moment. Dans La Nuit américaine, François Truffaut explique merveilleusement bien la vie des tournages, la vie des films et comment tout cela s’opère. Mais encore faut-il avoir la responsabilité du film et se dire, quand c’est un échec : est-ce que c’est ma faute ? C’est un peu comme dans les histoires d’amour : quel ressentiment on garde envers la personne qu’on vient de quitter, ou qui nous a quittés ? Je le vis un peu comme ça, moi. Parfois de manière plus douloureuse que mes propres histoires. C’est l’amour du cinéma. C’est un amour à vie, celui-ci.

Crédit photo : Guillaume Rabineau

Dans vos films, vous filmez souvent la peur, mais pas forcément de manière frontale. Est-ce que, pour vous, la peur vient davantage de ce qu’on imagine que de ce qu’on voit ?

Fabrice Du Welz : Oui. J’adore le cinéma d’horreur, le cinéma fantastique, et je suis très bon client de plein de films différents. Mais dans mon cinéma, la peur vient toujours de la projection de soi-même et de l’autre. C’est un peu comme ça que ça fonctionne dans la vie. On est toujours plus ou moins paranoïaque ou psychotique, selon les niveaux. Mais dans nos rapports, dans les rapports de société, il y a quelque chose qui se joue autour de ça. C’est développé beaucoup plus dans Maldoror. Avant, je m’étais concentré sur le couple. Dans Maldoror, on voit bien qu’il y a différents milieux et que ces milieux se voient et se perçoivent différemment. Cela influence les regards et les comportements. La peur, dans ce que j’essaie d’entreprendre au cinéma, s’incarne dans le regard de l’autre.

En parlant de Maldoror, vous vous êtes confronté à un traumatisme belge qui remonte à votre jeunesse. Pourquoi avoir attendu autant de temps avant de vous emparer de cette histoire ?

Fabrice Du Welz : C’est une histoire qui est arrivée en 1995 en Belgique. Moi, j’avais une petite vingtaine d’années. C’est un moment qu’on n’oublie pas, un moment hyper-traumatique pour le pays, mais qui a aussi contaminé la France et une partie de l’Europe. C’était tout un pays témoin d’une forme d’indignation, de cette idée de se dire : « Ces gamines auraient pu être sauvées. » C’est devenu quelque chose qui a profondément touché le pays, une blessure profonde, une sorte d’indignation terrible. Moi, jeune homme qui rêvait déjà de faire du cinéma, je me disais à l’époque qu’il y aurait moyen d’en faire un film incroyable. Mais j’étais trop jeune. Ce n’était pas possible, je n’avais pas encore de point de vue et c’était une affaire tellement vaste. Il a donc fallu attendre des années, plusieurs films, pour que je me dise : maintenant, j’entreprends ce travail. Et je l’ai fait à travers le regard d’un jeune homme, Paul Chartier, qui est impulsif et qui a un idéal de justice. Il se confronte à un monde cabossé, corrompu. J’ai énormément investi ce personnage, interprété par Anthony Bajon. C’est vraiment comme une sorte de jeune alter ego.

Pourquoi avoir choisi la fiction plutôt que le documentaire pour raconter cette affaire ?

Fabrice Du Welz : J’aime la fiction parce que la fiction pousse un point de vue, un changement de comportement et une intention. Le point de départ de Maldoror, c’est Paul Chartier. C’est un enfant cabossé, issu de milieux interlopes : sa mère est prostituée, son père est un bandit. Il veut vraiment sortir de sa condition. Il a un idéal de justice et se destine à la justice. Ce qu’il trouve comme alternative, c’est de devenir gendarme, policier, parce qu’il pense que de ce côté-là il va pouvoir exercer, réparer. Et il se rend compte que non : même du côté de la police, c’est corrompu. L’affaire m’intéresse bien sûr, mais vraiment, c’est le personnage. Le personnage dans ce contexte-là. L’affaire Dutroux est écrasante, mais on peut en faire mille histoires, comme de n’importe quelle histoire. Tout dépend du point de vue. Ce qui m’intéresse, encore une fois, c’est le personnage, l’intention et la manière dont il se transforme par rapport aux éléments auxquels il est confronté. Le film est très documenté, jusqu’aux trois quarts environ, dans ce qui s’est véritablement passé. Mais je l’ai ramené à la petite histoire : ce jeune homme qui se bat. Aborder la grande histoire par la petite histoire. Et, à un moment donné, la petite histoire se dilue dans la grande histoire, et la grande histoire se dilue aussi dans la petite histoire. C’est ça qui est intéressant.

Est-ce que ce film vous a amené à réfléchir différemment à la justice et au fonctionnement des institutions ?

Fabrice Du Welz : Je ne suis pas dupe. Le monde est corrompu jusqu’à la moelle. Ça ne va pas s’arranger. Il a toujours été corrompu et il le sera toujours. Simplement, il n’y a que la justice qui peut permettre un équilibrage des forces. Moi, j’ai peu de certitudes. Dans Maldoror, l’histoire, le contexte, sont évidemment écrasants. 

Pendant le festival, vous allez certainement découvrir d’autres films. Qu’est-ce que vous recherchez aujourd’hui lorsque vous découvrez le cinéma des autres ?

Fabrice Du Welz : J’espère toujours voir des bons films !

Et c’est quoi, un bon film ?

Fabrice Du Welz : C’est un film qui nous paraît juste et qui permet une adhésion à un personnage, une réflexion, un choc, un bouleversement. C’est une alchimie parfois difficile à trouver. Surtout dans le genre. Le genre est compliqué.

Votre expérience de réalisateur a-t-elle changé votre manière de regarder les films ?

Fabrice Du Welz : Non. Je vois beaucoup de films. J’ai toujours été très cinéphile, obsessionnellement cinéphage même. Je vois énormément de choses, je m’intéresse à plein de choses. Il y a des choses qui m’ennuient davantage dans le cinéma contemporain aujourd’hui, mais ce n’est pas parce que je suis un vieux con ! C’est parce que j’ai vu beaucoup de films et que parfois je vois les ficelles arriver. Mais ce qui m’intéresse, c’est le regard. Le cinéma d’un cinéaste, c’est un cinéaste qui a un regard sur les choses. C’est comme la peinture. Je suis sensible à l’expression singulière. Quelqu’un qui se démarque a tout de suite une expression différente. C’est ça qui est intéressant. Comme en peinture ou en littérature : il y a un style, une expression propre, une personnalité. Aujourd’hui, on vit dans une période où tout est un peu plus global. Tout se ressemble, tout a un peu la même odeur. Heureusement, il reste plein de gens qui font des choses singulières. Moi, je m’intéresse à la marge. Je ne veux pas dire par là quelque chose de forcément non commercial, chiant ou improbable. Je m’intéresse à plein de gens qui ont beaucoup de succès. Mais ce qui m’intéresse toujours, c’est l’expression individuelle. Sinon, ça ne sert à rien. C’est le style.

Pour votre carte blanche, vous avez choisi deux films très différents : Le Dernier Train du Katanga et The Appointment. Pourquoi ceux-là ?

Fabrice Du Welz : Ce sont des films que j’aime. Incroyables, rares, et surtout deux films très différents l’un de l’autre. J’étais vraiment très heureux de pouvoir les revoir. Je ne les avais jamais vus sur grand écran d’ailleurs. Je les connais très bien, mais l’expérience de la salle est très différente du visionnage à la télévision.

Vous êtes donc particulièrement attaché aux films d’une certaine époque ?

Fabrice Du Welz : Forcément. Je ne suis plus un jeune premier de l’année ! Ma cinéphilie est forcément une cinéphilie de quelqu’un qui a découvert le cinéma à une certaine époque. Mais en même temps, j’aime plein de choses.

Crédit photo : Fatna Fbz

Vous avez également travaillé autour de Béatrice Dalle et de son rapport à Pasolini. Qu’est-ce qui vous intéressait dans cette relation presque intime qu’elle entretient avec l’œuvre d’un autre artiste ?

Fabrice Du Welz : L’histoire avec Béatrice est simple : Béatrice est mon amie depuis très longtemps. Je l’aime dans sa démesure, dans son étrangeté, dans sa folie, dans son excès. C’est une femme absolument passionnée, très romanesque, assez unique. Vraiment unique. On a beaucoup de choses en commun, mais surtout l’amour de Pasolini. C’est quelque chose dont on parle et autour duquel on échange depuis longtemps. Quand il y a eu cette idée de faire ce documentaire avec elle, je n’avais pas forcément envie de faire quelque chose de plus télévisuel, avec les images de Béatrice des années 1980 jusqu’à aujourd’hui, ses passages chez Ardisson, etc. J’avais envie de quelque chose de plus intime. Elle aussi. L’idée d’un portrait autour de Pasolini, en voyageant en Italie, nous a tout de suite intéressés tous les deux. C’était aussi une manière de parler d’elle en parlant de quelqu’un d’autre. On est partis là-dessus, avec une carte blanche Yves Saint-Laurent, qui nous a donné un peu d’argent, et on est partis faire ça. C’était magique. Et puis il y avait des interventions d’Abel Ferrara, d’Asia Argento, de plein de gens qui avaient travaillé autour de Pasolini. Les pasoliniens, c’est une petite secte à travers le monde ! Ce qui nous intéressait surtout, c’était la complexité de Pasolini. Pasolini, c’est tout et son contraire. C’est vraiment un homme très paradoxal. Et puis il y a cette dimension politique et poétique de Pasolini.

Béatrice Dalle est elle-même une personnalité très libre. Est-ce que c’est aussi ce qui vous fascine chez elle ?

Fabrice Du Welz : Absolument. Béatrice est parfois considérée comme problématique, mais je n’aime pas beaucoup ce mot. Elle peut déranger. Mais au fond, ce qui caractérise Béatrice profondément, c’est sa liberté. C’est vraiment une femme libre. Je ne connais pas d’autre personne aussi libre qu’elle. Libre de penser ce qu’elle veut, sans aucun diktat ni assignation à la bien-pensance. C’est assez fascinant. Elle s’en fout de tout. Elle pense ce qu’elle veut, elle dit des énormités…

Vous travaillez beaucoup avec votre instinct. Est-ce que vous laissez également une place à l’improvisation sur vos tournages ?

Fabrice Du Welz : Beaucoup, de plus en plus. Mais toujours sur la base d’une grosse préparation. On prépare le plus possible avec les acteurs, surtout. Il y a des choses qui sont écrites, mais à partir du moment où on choisit quelqu’un, on est forcément obligé de travailler avec les contours de cette personne : sa physicalité, son expression, sa voix, sa ponctuation, sa manière de parler, ce qu’on peut percevoir de son âme, ce qu’on peut ressentir de ce qu’il est. Donc c’est lui qui compte. Ce n’est plus le texte, c’est lui. C’est lui qui raconte le texte.

Vos personnages et vos acteurs sont souvent poussés dans les extrêmes. Est-ce que vous aimez les acteurs qui acceptent de se laisser emmener loin ?

Fabrice Du Welz : Les acteurs aiment bien être poussés. Ils aiment être dirigés, être dans quelque chose, s’oublier.La plupart, en tout cas, ont aussi leurs points de vue.

Qu’est-ce que vous pensez que votre filmographie raconte de vous ?

Fabrice Du Welz : Probablement tout. Mais je n’ai pas trop envie de penser à ça, franchement. Je laisse aux autres le soin de le faire. 

Vous laissez aussi souvent le spectateur assez seul face à vos films, sans lui expliquer exactement comment les comprendre. Est-ce important pour vous de lui laisser cette liberté ?

Fabrice Du Welz : Oui. C’est souvent quelque chose qu’on me reproche, et je peux le comprendre. Mais c’est probablement parce que c’est ce que j’aime profondément au cinéma : qu’on bouscule mes certitudes. J’aime être perturbé, bousculé, qu’on m’amène ailleurs, qu’on me déplace. Je ne vais pas au cinéma pour être rassuré. J’adore le divertissement, je peux être diverti. J’adore ça. Mais face à quelque chose que j’aime, j’aime quand ça me déplace. Je vois bien que ce n’est pas le cas de tout le monde. Et aujourd’hui, j’essaie de trouver la bonne manière, peut-être, d’ouvrir un peu plus mon cinéma, de toucher les gens autrement et de moins les assommer. Parce que je vois parfois des gens qui sont vraiment assommés à la fin de certains de mes films. Et ça, ça me questionne beaucoup.

Vous avez déjà de nouveaux projets ?

Fabrice Du Welz : Oui, plusieurs. Pour l’instant, c’est un peu compliqué, mais je crois que c’est compliqué pour tout le monde. Le marché est un peu difficile. Il faut essayer de se faufiler entre les gouttes. Mais ça va aller.

Si vous pouviez vous adresser à l’adolescent que vous étiez, qu’est-ce que vous lui diriez aujourd’hui ?

Fabrice Du Welz : Continue. Parce que, finalement, je suis assez proche de ce que j’ai rêvé de faire. Sans trop de compromis. Et puis je pense que c’est important de dialoguer avec son petit soi. De faire des points de temps en temps, des meetings. Il faut savoir qu’on ne s’est pas perdu de vue.

Interview réalisée par Emma Schneider le 30 septembre 2026
Crédit photos : Fatna Fbz et Guillaume Rabineau

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