
Combien de talents ont pu être ignorés, non par manque de génie, mais faute d’avoir eu la possibilité d’exister ? Avec Code Yesterday, Michel Bussi imagine une autre lecture de l’histoire des Beatles, selon laquelle une cinquième figure aurait contribué à leur légende : Yvonne. Dans le Liverpool des années 1960, à une époque où les femmes sont encore largement assignées à la sphère domestique, Yvonne compose les chansons du groupe dans l’ombre, ses aspirations artistiques se heurtant aux limites d’une société qui ne lui laisse guère la possibilité de faire entendre sa voix. À travers cette fiction, Michel Bussi raconte aussi la place que les femmes auraient pu occuper dans l’histoire de la musique, tout en explorant les mécanismes de la reconnaissance artistique et la frontière parfois ténue entre le talent, la chance et la légende. Rencontre.
Dans Code Yesterday, vous faites d’une femme au foyer, occupée par son bébé et les tâches quotidiennes, une clé de lecture possible de l’histoire des Beatles. Vous reliez les détails les plus banals de son existence à des chansons et à des images devenues mythiques, au point qu’on finit par se dire : « Et si c’était vrai ? » Comment avez-vous imaginé ce jeu de correspondances entre une vie ordinaire et une légende musicale planétaire ?
Michel Bussi : D’abord, merci de poser la question ainsi, parce qu’on parle souvent des Beatles sans nécessairement s’intéresser à la vie quotidienne de celles qui les écoutaient. Les Beatles participent à l’invention de la culture populaire, notamment à travers la musique, la radio et la télévision. Dans les années 1960, le rock reste pourtant un univers essentiellement masculin. Les femmes ne montent pas sur scène, ou très peu, et la création musicale est largement réservée aux hommes, à quelques exceptions près dans le blues ou le jazz. Je trouvais intéressant de m’intéresser à ces femmes qui allaient devenir mères et mener une vie très éloignée de celle des Beatles. On peut aller jusqu’au cliché de la femme au foyer, avec la radio allumée toute la journée, qui vit au rythme des chansons et s’offre, en les fredonnant, une sorte de double vie. Ces morceaux représentent une existence rêvée qu’elle ne connaîtra peut-être jamais. Yvonne incarne cette idée. Les Beatles sont quatre garçons de son âge qui partent à la conquête du monde, tandis qu’elle reste dans sa ville, à Liverpool. Comme beaucoup de femmes de sa génération, elle peut se sentir enfermée dans une existence dont elle n’a pas choisi tous les contours. Il y a aussi la transmission à sa petite-fille, qui bénéficie de possibilités auxquelles Yvonne n’a pas eu accès. Cela fait naître chez elle de la nostalgie, peut-être de la frustration, mais aussi le sentiment que les choses ont progressé. Il y avait également un jeu littéraire. Les Beatles ont eux-mêmes cultivé l’absurde, les énigmes et les titres mystérieux. Je me suis amusé à imaginer des explications décalées à certaines chansons, comme si une personne anonyme pouvait leur donner un sens à partir de détails de son quotidien. C’est une manière de jouer avec notre appropriation de la culture populaire. Enfin, j’aime les Beatles depuis toujours. Ce qui me touche chez eux, c’est leur extraordinaire diversité : ils peuvent passer d’une chanson presque enfantine à une ballade mélancolique, puis à un morceau de rock très énergique. Peu de groupes ont réussi à mélanger autant de genres et de tonalités tout en touchant un public aussi large. C’est aussi l’héritage qu’ils ont laissé à la chanson française, de Renaud à Goldman, en passant par Balavoine, Souchon ou Voulzy.
Au début du roman, Smoky ancien critique musical, affirme que le rock est masculin et énumère les grands groupes qui ont marqué son histoire, tous composés d’hommes. Cette absence des femmes dans le récit officiel du rock signifie-t-elle qu’elles n’y ont pas contribué, ou plutôt qu’elles n’ont pas été reconnues à leur juste valeur ?
Michel Bussi : Le rock est resté associé à des codes très masculins, notamment dans les années 1960 et 1970. Je pense aussi au punk et au metal, des univers dans lesquels la virilité était particulièrement mise en avant. Cette représentation a évolué, mais elle reste intéressante à interroger. Je me suis moi-même rendu compte, en réfléchissant aux chansons et aux albums qui m’avaient marqué, que je citais essentiellement des hommes ou des groupes masculins. Lorsque je remontais à mon adolescence, j’avais du mal à trouver des artistes féminines qui m’avaient autant marqué. Je pense que cela reflétait simplement l’époque dans laquelle j’avais grandi. Dans le roman, Yvonne affirme avoir écrit les chansons des Beatles. Évidemment, il s’agit d’un jeu de fiction, mais cette idée permet de remettre en question une conviction profondément ancrée : celle selon laquelle les femmes ne pourraient pas écrire du rock, du punk ou une musique porteuse de rage et de colère. Pourquoi une femme n’aurait-elle pas pu écrire Let It Be ou Love Me Do, tout autant que Satisfaction des Stones ? Ce n’est pas une question de genre, mais une représentation sociale qui a longtemps empêché les femmes d’être envisagées comme des créatrices.
La pochette de l’album Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band (1967), qui rassemble un véritable panthéon de personnalités, est d’ailleurs très révélatrice : parmi toutes ces figures, les Beatles n’ont retenu quasiment que des hommes, tandis que la présence de quelques femmes semble davantage tenir à leur image qu’à leur travail. Est-ce que cette scène interroge une forme de reconnaissance à deux vitesses, où les hommes accèdent à la postérité par leur génie supposé, tandis que les femmes doivent avant tout répondre à des critères de beauté et de désirabilité pour devenir des icônes ?
Michel Bussi : Oui, c’était même l’un des points de départ du livre. Je voulais montrer cette inégalité de reconnaissance et m’en amuser à travers le personnage d’Yvonne. Le problème ne se résume pas au talent. Les femmes ont longtemps été cantonnées à des rôles de muses, de figures inspirantes, mais pas à la création elle-même. Elles pouvaient être admirées pour leur beauté ou leur apparence, sans être reconnues comme des artistes à part entière. Il faut aussi rappeler que les Beatles eux-mêmes ont été construits, au début, comme un groupe destiné à séduire les jeunes filles. Avant même qu’ils composent leurs propres chansons, ils avaient une image : quatre garçons plutôt séduisants, avec leurs cravates. Il y avait une stratégie marketing, même si leur évolution artistique a largement dépassé cette image initiale. Les Beatles ont aussi contribué à faire émerger une autre forme de masculinité. Ils étaient plus fins, plus drôles, parfois timides, moins enfermés dans les codes virils associés à Elvis Presley ou à d’autres figures du rock. Les femmes pouvaient davantage se reconnaître dans leurs chansons et leurs personnalités. Mais cela rendait aussi leur exclusion de la création plus frustrante : elles pouvaient se reconnaître dans ces paroles et ces mélodies, et se dire qu’elles auraient pu les écrire elles-mêmes. Or, même si Yvonne avait proposé ses chansons, encore aurait-il fallu qu’on accepte de les entendre, de les interpréter et de les enregistrer. Le talent seul ne suffit pas.
Selon vous, les mécanismes qui rendent certains talents visibles et en condamnent d’autres à l’ombre sont-ils toujours à l’œuvre aujourd’hui ?
Michel Bussi : Oui, je pense que ces mécanismes existent toujours, même s’ils ont changé de forme. Aujourd’hui, il y a beaucoup plus de personnes qui composent de la musique, notamment grâce aux outils numériques et aux réseaux sociaux. La création s’est démocratisée, mais cela signifie aussi qu’il y a davantage de talents potentiels et de concurrence. Le talent ne suffit pas : il faut aussi du travail, de la chance et un bon enchaînement de circonstances. Il est très difficile de déterminer ce qui relève du génie et ce qui relève du hasard. Les Beatles en sont un bon exemple. Paul McCartney et John Lennon naissent à quelques rues l’un de l’autre, à Liverpool, à peu près au même moment. Ils sont tous les deux extrêmement doués, mais leur rencontre, leur environnement et l’histoire de la musique ont contribué à leur permettre de devenir ce qu’ils sont devenus. Dans d’autres circonstances, ils auraient peut-être été inconnus. Il ne faut pas non plus oublier ceux qui les entouraient, comme Brian Epstein et George Martin, qui ont joué un rôle important dans leur réussite. Il y a aussi l’alchimie entre les quatre membres du groupe. Leur carrière commune a été relativement courte, et leur séparation a contribué à renforcer leur dimension mythique. Ils n’ont pas eu le temps de devenir un groupe vieillissant, dont on aurait suivi les évolutions pendant plusieurs décennies. Les Beatles sont arrivés au bon moment et ont contribué à inventer une culture populaire dont ils sont devenus les pionniers. Aujourd’hui, quelqu’un qui aurait le talent de Paul McCartney ne connaîtrait pas nécessairement la même histoire. Le contexte compte énormément.
Pensez-vous que cette démocratisation de la musique rend plus difficile l’émergence de groupes capables de devenir aussi mythiques que les Beatles ?
Michel Bussi : Effectivement, il y a aujourd’hui beaucoup plus de diversité musicale. Les plateformes permettent à chacun d’écouter ce qu’il veut, mais elles ont aussi créé une multitude de niches et de communautés. Les générations se retrouvent moins facilement autour des mêmes chansons. Avant, il existait davantage de passerelles entre les générations et les groupes sociaux. Aujourd’hui, je ne connais pas nécessairement les artistes que mes enfants écoutent, et réciproquement. Même des titres très populaires peuvent être ignorés par une partie de la population. Pour les artistes, l’enjeu est donc de parvenir à se faire remarquer, à créer un événement, à faire le buzz. Ce qui est terrible, c’est qu’on peut avoir énormément de talent et être reconnu sans jamais parvenir à toucher un public plus large. Le talent peut rester cantonné à une petite communauté. Il y a aussi une part de mystère dans le succès d’une chanson. Pourquoi certaines traversent-elles les décennies alors que d’autres disparaissent ? On peut toujours expliquer après coup qu’une mélodie était meilleure qu’une autre, mais nous avons tous des chansons que nous aimons et qui sont tombées dans l’oubli. Les artistes eux-mêmes ne peuvent pas toujours savoir ce qui fera qu’un morceau restera.
Le personnage de Lonely entretient une relation particulière avec Smoky. Elle incarne une génération féministe qui rejette une bonne partie de ce qu’il représente, et pourtant un attachement se crée entre eux. Comment avez-vous construit cette relation entre deux personnages aux valeurs si opposées ?
Michel Bussi : D’abord, cela m’amusait. C’est un ressort classique du roman et du dialogue : deux personnes aux personnalités opposées sont obligées de cohabiter et de fonctionner ensemble. Cela peut produire des situations décalées, drôles et savoureuses. Pour que cela fonctionne, il fallait aussi que les deux personnages aient de l’autodérision et de l’humour. Smoky apparaît comme une sorte de dinosaure perdu dans le monde actuel, mais il conserve une forme d’intelligence. Il sait très bien que certaines choses ne peuvent plus se dire comme autrefois. Ce contraste reflète aussi des situations que l’on rencontre dans beaucoup de familles. Mes filles, par exemple, se sont parfois retrouvées face à un oncle ou à quelqu’un de leur entourage pour lui expliquer qu’on ne pouvait plus penser ou parler de cette manière. Et, en face, elles entendent : « On ne peut plus rien dire. » Ce dialogue existe dans beaucoup de familles et de générations. J’ai moi-même observé cette évolution au fil de ma carrière d’écrivain. Certaines choses que l’on pouvait écrire autrefois suscitent aujourd’hui des réactions différentes. Cela signifie que la société a évolué rapidement. Je pense que cette évolution va dans le sens d’une société plus tolérante et plus vigilante, même si, lorsqu’on la traverse, il peut être difficile de trouver sa place. Il y a enfin une forme de tendresse entre Lonely et Smoky. Je vois en lui un grand adolescent resté coincé dans son enfance, frustré par la vie adulte et attaché à ce qu’il aimait à quinze ou vingt ans : le rock, la bière et un certain mode de vie. Cela explique en partie son machisme, mais aussi sa fragilité. Je pense qu’il existe chez certains hommes machos une part d’enfance et de faiblesse qui peut susciter de l’attachement. Cela n’excuse évidemment pas les comportements violents ou pervers, mais tous les hommes qui refusent de grandir ne sont pas nécessairement dans cette catégorie. Certains cherchent simplement à retrouver une forme de confort affectif, parfois en attendant des femmes qu’elles jouent un rôle maternel.
Dans le roman, la célébrité est également mise en regard de l’anonymat. Yvonne a été privée de reconnaissance, mais elle a aussi pu mener une vie tranquille, loin de la pression médiatique qu’on connu les Beatles.
Michel Bussi : Oui, il y a une vraie ambivalence. Yvonne n’a pas bénéficié de la reconnaissance qu’elle aurait peut-être méritée, mais elle a aussi échappé aux contraintes de la célébrité. Elle évoque notamment des auteurs et des compositeurs que personne ne connaît, alors qu’ils ont écrit des chansons interprétées par Rihanna ou Madonna et écoutées par des millions de personnes. Ces créateurs peuvent se promener tranquillement dans la rue. Ils savent que ces chansons viennent d’eux, qu’ils ont quelque chose à voir avec leur existence, mais ils ne subissent pas les inconvénients de la célébrité. Je trouve cela assez touchant. Il existe des génies de l’ombre, et les artistes qui interprètent leurs œuvres leur donnent une incarnation que le public peut identifier. C’est aussi une situation qui peut faire penser aux écrivains. Nous écrivons des livres qui sont lus par beaucoup de gens, mais nous restons généralement moins connus que nos romans. Même lorsqu’un livre est adapté au cinéma, le public se souvient souvent davantage des acteurs que du réalisateur, du scénariste ou du dialoguiste. On a besoin de s’identifier à une personne. La disparition d’un acteur peut provoquer une émotion considérable parce que nous lui associons des souvenirs et des sentiments. Pourtant, ce que nous avons aimé dans un film tient aussi à son histoire, à ses dialogues et à sa réalisation. Je pense notamment à des parolières comme Vline Buggy, qui a écrit de nombreuses chansons françaises connues du grand public sans que son nom soit nécessairement familier à tous. Ces créateurs peuvent se dire : « C’est moi qui ai écrit tout cela. Sans moi, ces chansons n’existeraient pas. » Ils connaissent leur histoire, les circonstances dans lesquelles ils les ont écrites, puis ils regardent d’autres personnes les interpréter. Je trouve qu’il faut une certaine humilité pour accepter cette situation. C’est une forme de liberté : savoir que l’œuvre nous appartient, même si la reconnaissance va à quelqu’un d’autre.
Yvonne explique aussi que son détachement vis-à-vis de l’argent lui a permis de préserver sa liberté créative. Vous qui avez rencontré le succès en librairie, avez-vous le sentiment que les attentes du public et les impératifs commerciaux peuvent influencer votre écriture ?
Michel Bussi : Oui, mais je pense avoir eu la chance d’avoir beaucoup d’idées de romans avant de connaître le succès. J’avais écrit des histoires avant d’être publié, notamment celle autour des Beatles, que j’avais imaginée bien avant sa publication. Je me dis souvent que si j’avais été publié très jeune et que j’avais connu le succès immédiatement, je n’aurais peut-être pas écrit ce roman. J’aurais pu me demander si le sujet intéressait les lecteurs, s’il correspondait à l’air du temps ou s’il répondait à une stratégie commerciale. Le fait d’avoir accumulé des idées avant le succès me permet de conserver une certaine distance par rapport à ces questions. Mes romans portent sur des sujets très différents, qui ne sont pas nécessairement liés à une stratégie commerciale. Et puis, les succès arrivent souvent là où on les attend le moins. Quand on cherche à construire quelque chose en pensant précisément à ce qui va marcher, cela ne fonctionne pas toujours. On plante des graines, et certaines finissent par pousser de manière inattendue. C’est aussi ce que je trouve intéressant dans le parcours d’Yvonne : elle n’a pas besoin de vendre ses chansons pour qu’elles existent. Ce qui compte pour elle, c’est qu’elles soient écrites, jouées et entendues. Elle peut préserver sa liberté en restant à l’écart des producteurs et des contraintes susceptibles d’influencer ses choix artistiques.
Cette idée de rester dans l’ombre rejoint aussi la question de la paternité d’une œuvre. Dans la musique, les interprètes sont souvent plus connus que les personnes qui composent ou écrivent les chansons. Pourtant, comme le suggère Yvonne, une chanson ne pourrait pas nécessairement exister sans la sensibilité de son créateur.
Michel Bussi : Oui, c’est vrai. On a besoin d’incarnation et de personnes auxquelles s’identifier. Même si un chanteur n’est qu’un interprète, il devient le visage de la chanson. On pourrait faire le même parallèle avec le cinéma : on est souvent davantage touché par la disparition d’un acteur que par celle d’un réalisateur ou d’un scénariste, alors que l’histoire et les dialogues sont essentiels à l’émotion ressentie devant un film. La création appartient à celui qui a eu l’idée, qui l’a nourrie de sa sensibilité et de son expérience. L’interprète lui donne ensuite une autre existence. Une chanson peut être chantée par quelqu’un d’autre, mais son origine reste liée à la personne qui l’a imaginée. C’est ce que je trouve touchant chez ces auteurs et compositeurs qui peuvent écouter une chanson à la radio en sachant exactement pourquoi ils l’ont écrite, à quel moment et dans quelles circonstances. Ils savent que, sans eux, elle n’existerait pas. Et ils acceptent que quelqu’un d’autre soit reconnu pour l’avoir interprétée. Il y a là une forme d’humilité que j’admire beaucoup.
L’histoire des Beatles est aussi marquée par des disparitions précoces, des épisodes tragiques et des zones d’ombre. Vous évoquez notamment Stuart Sutcliffe, Brian Epstein, l’assassinat de John Lennon ou encore l’affaire Charles Manson. Qu’est-ce qui vous a attiré dans ces aspects plus troubles de leur histoire ?
Michel Bussi : Je trouve ces histoires fascinantes, parce qu’elles contrastent avec l’image presque intouchable des Beatles. Quand on s’intéresse à leur parcours, on découvre des événements très différents, parfois tragiques, et l’on se dit que cela fait beaucoup pour un seul groupe. L’assassinat de John Lennon est connu de tous. L’affaire Sharon Tate et le lien avec Charles Manson le sont peut-être moins. Le fait qu’un individu ait pu utiliser des paroles des Beatles pour justifier ses actes est évidemment troublant pour un artiste. Il y a aussi les disparitions précoces. Brian Epstein est mort jeune, dans un contexte marqué notamment par la consommation de drogues et la dépression. Pour Stuart Sutcliffe, les circonstances exactes de sa mort restent moins clairement établies. Je me suis amusé à jouer avec ces zones d’ombre dans le roman, mais sans prétendre qu’il existait des preuves d’un assassinat. Il y avait également la rumeur selon laquelle Paul McCartney serait mort et aurait été remplacé par un sosie. C’était une manière de m’amuser avec les mythes, les énigmes et les théories qui entourent les Beatles. Je trouvais aussi intéressant de m’arrêter sur ceux qui ont été oubliés, comme Pete Best, le premier batteur du groupe, qui a été remplacé juste avant le succès planétaire. Il aurait pu devenir le batteur des Beatles, mais il a finalement connu un destin très différent. Il y a quelque chose de vertigineux dans cette idée : être passé si près d’une réussite exceptionnelle et devoir ensuite regarder le groupe connaître un succès auquel on aurait pu participer. On peut se demander ce qui se serait passé si Stuart Sutcliffe était resté dans le groupe, ou si Pete Best n’avait pas été remplacé. Les Beatles auraient-ils eu le même succès ? On ne le saura jamais. Ce sont des histoires qui permettent aussi de réfléchir à la part de hasard dans les trajectoires artistiques.
Votre roman soulève une question intéressante : la vérité doit-elle toujours être révélée, quel qu’en soit le prix ?
Michel Bussi : Bien sûr que non (rires). Je pense qu’il faut distinguer le mensonge de l’omission. Dans la vie, on passe son temps à adapter ce que l’on dit à la situation, à la personne en face de nous et à ce qu’elle est en mesure d’entendre. On ne dit pas nécessairement la vérité de la même manière à un enfant, à une personne malade ou à quelqu’un que l’on veut protéger. Il y a aussi des moments où l’on répond que tout va bien alors que ce n’est pas le cas, simplement par pudeur ou par politesse. On n’a pas toujours envie de livrer ce que l’on ressent. Je trouve qu’il est heureux que nous puissions conserver une part de nous-mêmes à l’abri du regard des autres. À une époque où les réseaux sociaux permettent de retrouver ce que nous avons publié dix ans auparavant, où beaucoup de choses sont exposées, notre pensée reste un espace de liberté. Nous devons pouvoir réfléchir, ressentir et parfois même avoir des pensées que nous ne souhaitons pas exprimer. Je suis assez tolérant envers le mensonge lorsqu’il est motivé par de bonnes intentions ou par une forme de pudeur. La frontière entre l’hypocrisie et la gentillesse est parfois très mince. Pour être gentil, il faut parfois éviter de dire une vérité qui serait inutilement blessante. À l’inverse, les personnes qui se présentent comme toujours sincères peuvent parfois manquer d’empathie. Cela ne signifie pas qu’il faille tout dissimuler. Nous avons besoin de personnes avec lesquelles nous pouvons être transparents, des confidents auxquels nous pouvons tout dire. Mais il faut aussi accepter que la vérité ne soit pas toujours simple, surtout lorsqu’elle touche aux émotions et aux sentiments. Dans les récits autobiographiques, par exemple, les gens peuvent être persuadés de raconter la vérité alors qu’ils livrent leur propre interprétation des faits. Leur conjoint, leurs parents ou leurs proches pourraient en avoir une lecture différente. La vérité vécue est souvent multiple. Être capable de prendre du recul, de changer d’avis et de considérer le point de vue de l’autre me semble essentiel. La vérité brute peut parfois être une manière de ne pas tenir compte de la personne qui la reçoit. Pour moi, l’empathie consiste aussi à réfléchir à ce que l’on dit, à la façon dont on le dit et à la personne à laquelle on s’adresse.
Interview réalisée le 14 octobre 2026 par Emma Schneider
Crédit photos : Philippe Matsas







