
Avant d’être l’auberge qu’ils dirigent aujourd’hui, le Frankenbourg a d’abord été le décor de l’enfance de Sébastien et Guillaume Buecher. Ils y ont couru entre les tables, partagé des confidences sur la balancelle au fond du jardin, observé leur père derrière les fourneaux et leur mère accueillir les habitués dont certains les ont vus grandir. A l’image de cette maison, témoin de leurs jeux d’enfants, des joies, des colères, des chagrins et des services qui s’y sont succédés. Quand Guillaume raconte cette époque, son regard semble s’attarder ailleurs, comme s’il retrouvait l’endroit quelques décennies plus tôt et nous y emmenait avec lui. On perçoit presque les parfums familiers de la cuisine, les bruits de la salle aussi, avec les habitudes du vendredi midi et ce petit garçon qui poussait la porte de l’auberge après les cours. Il embrassait sa mère, filait en cuisine voir son père, un regard suffisait alors à savoir dans quelle humeur il se trouvait et s’il pouvait lui réclamer son plat préféré: un faux-filet enrobé dans une crêpe, avec une sauce au poivre pleine de caractère. Des années plus tard, lorsqu’avec son frère, ils ont refait ce plat, les souvenirs sont remontés avec une précision intacte. Il y a des saveurs qui ont la mémoire longue.
Cette enfance passée au milieu de l’auberge n’était pourtant pas forcément destinée à devenir leur métier. Chacun a d’abord suivi son propre parcours avant de se retrouver autour d’une même question : « Qu’est-ce qu’on fait, frangin ? » Ils décident alors de reprendre ensemble le Frankenbourg, avec l’envie de construire quelque chose à deux. Depuis, chacun a trouvé sa place. Sébastien a développé au fil des années une cuisine de plus en plus personnelle, attentive au produit, jusqu’à imaginer un menu entièrement végétal comme une création à part entière. Guillaume, de son côté, s’attache à tout ce qui compose l’expérience au-delà de l’assiette : la salle, les chambres, la décoration et l’art de la table, avec ce goût très personnel pour les matières, les objets et les détails. L’année dernière, leur père est décédé. Figure centrale du Frankenbourg, il avait notamment fait du jardin un prolongement de sa cuisine, cultivant lui-même les fruits, les légumes et les aromates utilisés au restaurant. Aujourd’hui, Sébastien entretient ce potager avec passion. Une manière de faire vivre, à son tour, quelque chose que son père avait semé bien avant lui.
Dans la cuisine de Sébastien, le produit n’est jamais tout à fait là où on l’attend. Les abats, notamment, occupent une place particulière : ris ou pieds grillés, foie, langue… Des morceaux souvent délaissés que les deux frères affectionnent depuis longtemps et qui racontent aussi une certaine mémoire familiale, leur grand-père ayant lui-même élevé des cochons. Au menu, des associations précises, créatives, parfois inattendues, où chaque élément trouve sa place sans jamais masquer les autres, où le produit ne disparaît jamais derrière la technique. Sébastien puise son inspiration dans le terroir alsacien sans s’y enfermer. Le pigeon d’Alsace du Duwehof, rôti sur le coffre, accompagné d’un jeu de potimarron et d’un ravioli de cuisse au jus de crustacés, en témoigne. Et puis il y a ce qui vient d’ailleurs : notamment les coques et huîtres de Pen Bron, servies dans une nage iodée avec des mogettes de Vendée. Jusqu’au dessert, les assiettes prennent racine en Alsace tout en laissant entrer d’autres territoires, d’autres influences et d’autres souvenirs de voyage. La mirabelle se glisse dans un baba, entre sorbet pur fruits et chantilly citronnée, tandis que la mousse au chocolat Sioka de Côte d’Ivoire s’accompagne d’une glace et d’un croustillant noisette. Une façon de retrouver, jusqu’à la note finale, cette cuisine qui aime autant ce qu’elle connaît que ce qu’elle découvre.
Au Frankenbourg, le végétal s’est lui aussi imposé peu à peu comme un véritable terrain de création. Il ne s’agit pas simplement de retirer la viande ou le poisson d’une assiette existante : la « Balade végétale » est pensée comme une proposition à part entière, construite au fil des saisons autour des produits de la région. Une autre manière pour Sébastien de faire évoluer sa cuisine tout en restant profondément lié à ce qui l’entoure. Cette volonté d’explorer d’autres chemins se retrouve également dans le verre. Si les accords mets-vins accompagnent naturellement les menus du Frankenbourg, l’auberge propose également une véritable expérience sans alcool. Imaginés par Gaëtan, le sommelier, ces accords mêlent cocktails maison, macérations, infusions et préparations de saison, pensés pour dialoguer avec les assiettes. Une autre manière de parcourir la cuisine de Sébastien se dessine ainsi, plus végétale, plus libre, mais toujours aussi travaillée.
Le Frankenbourg n’a donc pas quitté l’auberge pour devenir une table étoilée. Il a emmené l’auberge avec lui. Les chambres ont été repensées, les espaces transformés, la cuisine s’est affirmée et une étoile est venue saluer le travail accompli. Mais évolution n’a jamais signifié rupture. L’étoile est venue s’inscrire dans l’histoire du Frankenbourg, sans effacer ce qui existait avant elle. Derrière les assiettes, les chambres et les distinctions, il reste l’histoire de deux frères qui ont connu ces lieux bien avant d’y travailler, et qui en écrivent aujourd’hui la suite. Pas question pour eux de figer le Frankenbourg dans ce qu’il était autrefois. Ils le font évoluer, avec leurs envies, leurs métiers et leur propre regard, tout en gardant ce qui leur semble essentiel : cette façon de recevoir qui leur vient de leurs parents. C’est peut-être pour cela que, lorsque Guillaume parle de son métier, le mot qui lui vient spontanément est celui d’« aubergiste ». Un mot qui, à ses yeux, dit l’essentiel : la douceur, la bienveillance, le confort. Une manière de recevoir qui ne consiste pas seulement à servir une belle assiette, mais à faire en sorte que chacun trouve naturellement sa place autour de la table. Ici, la gastronomie peut être exigeante sans être intimidante, et n’empêche pas les habitués de pousser la porte avec la même simplicité.
Le Frankenbourg continue ainsi d’avancer sans renier ce qui l’a construit. Un endroit où l’on vient pour la table, bien sûr, mais où l’on reste aussi pour l’accueil, la gentillesse et cette sensation rare de se sentir immédiatement à sa place. Il y a quelques décennies, un petit garçon poussait cette porte après les cours pour retrouver sa mère et demander à son père son plat préféré. Aujourd’hui, les deux frères l’ouvrent à leur tour, avec l’envie de faire vivre ce lieu qui les a vus grandir.
Interview réalisée le 9 juin 2026 par Emma Schneider
Crédit photos : Grégory Massat www.graigue.com – Elodie Winter







