
Après Les Amours d’Anaïs, Charline Bourgeois-Tacquet poursuit son exploration de personnages féminins traversés par le désir, mais change ici d’âge, de rythme et de perspective. Une manière de questionner ce que le cinéma raconte — ou raconte encore trop peu — des femmes après 50 ans, de leur sensualité, de leur liberté et de leur possibilité de se réinventer.
Dans la Vie d’une femme, Gabrielle a 55 ans et a construit sa vie avec la précision de celles et ceux qui savent où ils vont. Cheffe de service et chirurgienne maxillo-faciale réputée, indépendante, engagée dans son travail et auprès de sa famille, elle semble avoir trouvé un équilibre entre ses choix et les exigences qu’elle s’impose. Elle n’a pas d’enfant, ne cherche pas à correspondre à un modèle et paraît parfaitement en accord avec la vie qu’elle s’est choisie. Jusqu’à ce qu’une rencontre vienne troubler un équilibre que Gabrielle pensait solidement établi. Elle devient le point de départ d’un mouvement intérieur, presque imperceptible d’abord. Celle qui a toujours été là pour les autres, qui soigne, soutient et répare, se retrouve soudain confrontée à la perte de contrôle que provoque le désir. Charline Bourgeois-Tacquet filme avec subtilité cet instant suspendu où les certitudes se fissurent, où l’existence cesse d’être parfaitement lisible et où l’inattendu retrouve enfin sa place.
Rencontre avec une cinéaste qui filme le désir comme une force capable de bouleverser les repères, à tout âge.
À l’écran, les femmes de plus de 50 ans restent encore largement invisibilisées, en particulier lorsqu’il est question de désir et de vie sexuelle. Pourquoi était-il important pour vous de raconter Gabrielle, une femme de 55 ans, dans toute sa liberté et sa sensualité et de montrer tout ce qui peut encore se jouer dans une vie à cet âge ?
C’était précisément le point de départ du film. J’avais envie de m’intéresser à une femme entre 50 et 60 ans, et de la montrer comme une femme accomplie, qui s’est véritablement déployée dans sa vie. Je voulais qu’elle ait choisi de construire son existence autour d’autre chose que de la maternité, du mariage ou de la vie de famille. Elle a mis son travail au centre, un métier qui la passionne et dans lequel elle se démultiplie, mais elle n’a pas pour autant renoncé à sa vie amoureuse ou érotique. C’était très important pour moi de représenter sa sensualité. Il n’y a finalement qu’une scène de sexualité, mais on raconte que cette femme a encore une vie amoureuse riche. C’était presque une volonté politique, parce que je vois, dans la vraie vie, des femmes comme elle et qu’au cinéma, on n’en voit quasiment jamais. J’avais envie d’ouvrir des perspectives, de montrer que c’était possible et, peut-être, de donner envie à certaines femmes de se dire : « Voilà, c’est aussi une possibilité de vie. » Et j’avais également envie de montrer aux hommes que les femmes de cet âge peuvent avoir une vie intense.
On voit effectivement beaucoup moins de femmes de plus de 50 ans à l’écran que d’hommes du même âge. Pourquoi cette différence persiste-t-elle selon vous ?
Je pense que cela vient aussi du fait que beaucoup de films, jusqu’à une époque récente, étaient réalisés et écrits par des hommes. Ils s’intéressaient donc plus spontanément à des personnages masculins. Et la femme qui était à côté était souvent « la femme de ». Quand on renverse la perspective, lorsqu’une femme scénariste, réalisatrice, voire productrice, a envie de placer des personnages féminins au centre, le regard change forcément.
Gabrielle a fait le choix de ne pas avoir d’enfants, c’est un choix profondément assumé, pourtant certaines personnes notamment son très proche ami Kamyar voient cela comme un renoncement. Selon-vous notre société associe-t-elle encore aussi souvent l’idée d’une vie accomplie à la parentalité ?
J’en suis même persuadée. Dans notre société, on associe encore beaucoup l’accomplissement et la réussite à la maternité. J’avais vraiment envie que Gabrielle ne se justifie jamais par rapport à ce choix. Elle ne regrette pas de ne pas avoir eu d’enfant : elle a simplement décidé de mener cette vie-là. Et encore une fois, si c’était un homme, on ne se poserait probablement pas la question. J’avais envie de casser un peu cette idée reçue. Autour de moi, j’ai des amis qui ont vingt ou trente ans de plus que moi, qui n’ont pas d’enfant et qui sont très heureux. Je trouve important de montrer que cela existe.
Gabrielle entretient pourtant une relation importante avec son neveu, vous montrez ainsi que la transmission ne passe pas forcément par la maternité. Était-ce important pour vous de faire exister cette autre forme de lien ?
Il y avait précisément cette idée de transmission. On apprend aussi dans le film qu’elle s’est beaucoup occupée des enfants de son mari. Elle est tombée amoureuse d’un homme qui avait déjà deux enfants et, évidemment, elle les a accueillis. Je voulais montrer que Gabrielle prend énormément de choses en charge dans toutes les sphères de sa vie. À l’hôpital, elle soigne ses patients et porte son service à bout de bras puisqu’elle est cheffe de service. Mais dans sa vie privée, elle s’occupe aussi de sa mère et du fils de sa sœur. On comprend qu’elle vient plutôt d’un milieu modeste, dont elle est sortie, alors que les autres membres de sa famille y sont restés. Sa sœur n’a pas vraiment les moyens d’offrir à son fils tout ce qu’elle voudrait et Gabrielle l’aide beaucoup. Je voulais montrer à la fois sa générosité et cette charge qu’elle porte : elle a tendance à tout prendre sur ses épaules. Et puisque son neveu a choisi de faire médecine, il y avait effectivement quelque chose de l’ordre de la transmission entre eux que je trouvais très beau.
Gabrielle passe effectivement beaucoup de temps à prendre soin des autres, au point de parfois s’oublier elle-même. Aviez-vous envie d’explorer cette difficulté à se laisser une place ?
Oui, c’est vrai. Il y a une scène avec son meilleur ami, joué par Laurent Capelluto, qui est assez violente parce qu’il lui dit des choses dures lorsqu’ils se disputent dans son bureau. Mais cette scène est aussi assez vertueuse, parce qu’il lui fait entendre des choses qu’il considère être dans son intérêt. Elle ne le reçoit pas comme ça au départ, mais lorsqu’il lui dit : « Tu travailles trop, tu te sacrifies, tu passes à côté de ta vie », cela la bouleverse. Et juste après, on la voit pour la première fois en dehors de son quotidien frénétique : elle est à la montagne, elle va retrouver Frida. Elle s’autorise enfin quelque chose. Peut-être que son ami avait finalement raison de lui dire tout cela.
Vous avez choisi de faire de Gabrielle une chirurgienne maxillo-faciale. Qu’est-ce que cette spécialité vous permettait de raconter sur elle, mais aussi sur l’identité ?
C’est un mélange de coïncidences et de choses qui m’ont finalement intéressée. Pour écrire le scénario, j’ai eu envie de faire un stage dans un hôpital. Je voulais observer une femme chirurgienne, cheffe de service, dans un hôpital public. Et il n’y en a pas tant que ça. J’ai donc atterri dans le service de chirurgie maxillo-faciale de la Pitié-Salpêtrière, chez le professeur Bertolus. Au départ, cette spécialité me faisait vraiment peur. J’avais peur d’aller au bloc. Je pensais que j’allais observer un peu de loin, principalement discuter avec elle et, au moment d’écrire les scènes, transposer tout cela dans une autre spécialité. Mais, premièrement, cela m’a passionnée et j’ai dépassé mon appréhension. Et ensuite, je me suis rendue compte que c’était extrêmement significatif par rapport au film. Je fais le portrait d’une femme qui répare des visages. Il y avait donc un écho que je trouvais intéressant. C’est un métier de reconstruction qui questionne aussi l’identité : lorsqu’on change de visage tout en restant exactement la même personne, cela pose des questions assez vertigineuses. Et Gabrielle, dans le film, va justement faire un pas de côté par rapport à celle qu’elle croyait être. Je trouvais donc cette spécialité particulièrement intéressante.
Vous avez fait ce stage, un peu à l’image de Frida qui vient observer le service de Gabrielle pour rédiger son roman.
Ma personnalité est beaucoup plus proche de celle de Gabrielle. J’ai vraiment nourri Gabrielle avec moi. Frida est quelqu’un de beaucoup plus contemplatif. Elle est écrivaine, et être écrivain est un métier solitaire. Être réalisatrice, à l’inverse, est un métier d’équipe, un peu comme celui de chirurgienne : on est constamment entouré de gens et tout le monde travaille vers le même but. Je me sens beaucoup plus proche de Gabrielle dans son rapport au temps, dans son énergie et dans beaucoup de choses de sa personnalité. Donc non, je ne suis pas Frida !
La relation entre Gabrielle et son meilleur ami brouille constamment les frontières entre amour, amitié et complicité. Qu’est-ce qui vous intéressait dans cette relation si difficile à définir ?
Ce qui m’intéressait avant tout, c’était l’idée que lorsqu’on regarde quelqu’un de l’extérieur, on peut ne pas du tout savoir quelle est la nature de son lien avec une autre personne. Si on voit un homme et une femme à peu près du même âge, on peut se dire : c’est son mari, son frère, son collègue, son meilleur ami… J’avais envie de jouer sur cette confusion possible pour un observateur extérieur. Lorsqu’on les voit tous les deux en train de faire la cuisine un dimanche, je voulais que le spectateur soit un peu perturbé et se demande : « Mais en fait, c’est son collègue ? Son amant ? » Mais, à côté de ça, c’est très clairement une relation d’amitié extrêmement forte, un véritable compagnonnage qui mélange la vie professionnelle et la vie privée. Une relation qui s’est forgée pendant les études, autour d’idéaux partagés. Pour moi, c’est quelque chose d’aussi important qu’une relation amoureuse. Les amis, on les garde souvent toute sa vie, alors que les amoureux ou les amoureuses changent beaucoup plus souvent. C’est pour cela que, pour moi, le couple Gabrielle-Kamyar est presque aussi important que le couple Gabrielle-Henri. Il y a d’ailleurs un chapitre qui s’appelle « La fin d’un couple », qui joue justement sur cette ambiguïté : on ne sait pas de quel couple il s’agit. Une rupture amicale peut être tout aussi douloureuse qu’une rupture amoureuse.
Vous avez choisi de raconter Gabrielle par fragments, à travers plusieurs chapitres, plutôt que de suivre une narration plus classique. Pourquoi cette forme s’est-elle imposée à vous ?
Quand j’ai commencé à écrire le film, j’ai compris que ce qui m’intéressait, c’était le personnage et non pas une histoire à raconter. Je me suis dit qu’il n’allait pas forcément y avoir un début, un milieu et une fin. J’avais envie de regarder Gabrielle vivre pendant une année. Parce que dans la vie, si on regarde quelqu’un vivre pendant un an, il ne se passe pas forcément quelque chose de spectaculaire. Je ne voulais donc pas que le film soit trop scénarisé ou qu’il y ait trop de dramaturgie artificielle. Mais je voulais quand même que le récit ait de l’énergie et soit suffisamment rythmé pour qu’on ne s’ennuie pas. Les chapitres se sont imposés parce qu’on regarde Gabrielle sous différentes facettes. Elle n’est pas la même personne avec son mari, sa mère, son patient ou son meilleur ami. Je voulais donc l’éclairer de différentes manières. J’avais aussi envie de jouer avec les ellipses, pour que le spectateur ait certaines informations à rattraper d’un chapitre à l’autre, qu’il y ait des choses qui se soient passées hors champ. C’était une manière de rythmer le récit.
Gabrielle semble avoir construit sa vie avec beaucoup de maîtrise. Puis Frida fait effraction dans sa vie et vient bouleverser tous ses repères. Qu’aviez-vous envie de faire surgir chez elle à travers cette rencontre ?
Gabrielle a tout construit, tout choisi dans sa vie. Elle a tellement bien verrouillé son existence qu’elle maîtrise tout. À l’hôpital, elle est vraiment toute-puissante, et dans le reste de sa vie, elle porte énormément de choses. Cette femme très puissante est peut-être même parfois un peu fatiguée d’être puissante. J’avais envie de la déplacer, de l’amener sur un terrain qu’elle ne connaît pas du tout. Et c’est pour cela que j’ai choisi une histoire d’amour avec une femme : pour elle, ce serait nouveau, ce serait une première fois. Ce qui m’intéressait, c’était de la voir maladroite, timide, fragile. J’avais l’intuition que ce serait très beau de voir une femme de cet âge et de cette envergure perdre soudain un peu ses moyens.Cette ouverture se traduit aussi visuellement dans le film. Tout cela a lieu dans un paysage grandiose, à la montagne, et c’est quasiment le seul moment où le film s’ouvre visuellement. Dans son quotidien, Gabrielle est très enfermée : à l’hôpital, au bloc opératoire, il y a quelque chose de très clos. L’histoire avec Frida est, au contraire, très inattendue et traduit une forme d’ouverture, mais aussi une ouverture intime.
La nature occupe déjà une place importante dans Les Amours d’Anaïs. Quelle place tient-elle dans votre cinéma ?
Dans Les Amours d’Anaïs, c’est la Bretagne, alors qu’ici ce sont les Alpes. Mais je crois qu’il doit effectivement y avoir quelque chose dans la nature. C’est là que je me sens le mieux. À la montagne ou dans la nature, marcher, c’est probablement ce que je préfère. J’ai donc un rapport assez intime avec tout cela et j’ai besoin de retrouver cette dimension dans mes films.
Film après film, vous placez des femmes au centre, avec leurs élans, leurs contradictions et leurs désirs. Est-ce une réflexion qui vous accompagne consciemment ?
Peut-être une exploration de ce que c’est qu’être une femme. Je me suis rendu compte assez récemment — même si c’était une évidence, je ne l’avais jamais vraiment formulé — que lorsqu’il n’y a pas de personnage féminin dans un film ou dans un livre, cela ne m’intéresse pas. J’ai vraiment besoin qu’il y ait du féminin. Ce n’est pas forcément idéologique, c’est vraiment une question de sensibilité. Et, spontanément, jusqu’à aujourd’hui, j’ai toujours placé des personnages féminins au centre. J’adore aussi les actrices. J’ai vraiment une passion pour elles. Là, j’ai écrit un film en attendant Léa Drucker parce que je l’ai attendue pendant un an. C’est encore l’histoire d’un parcours sur vingt ans, celui d’une jeune fille qui devient une jeune femme. Et j’ai l’intention d’écrire encore un film pour Léa, mais ce sera davantage autour d’un couple. Le personnage féminin y sera néanmoins très important. Donc j’imagine que oui, j’explore quelque chose sans savoir exactement quoi.
Pourquoi Léa Drucker pour incarner Gabrielle ?
Pour ce personnage, elle avait presque toutes les qualités que je recherchais : l’intelligence, l’autorité d’une chef de service, l’énergie, l’humour, mais aussi quelque chose de l’ordre d’une humanité qui se dégage d’elle et que je trouvais très beau. Tout cela, je le savais déjà. Et au moment où je terminais l’écriture, j’ai vu le film de Catherine Breillat et j’ai été vraiment fascinée par Léa, notamment par son trouble, son désir, sa sensualité, son abandon. Je me suis alors dit qu’elle avait toutes les qualités que je recherchais pour Gabrielle, parce que cette dimension était très importante dans le film. Je lui ai proposé le scénario et elle a dit oui, mais elle n’était pas libre. Il a donc fallu que j’attende un an.
Ça valait le coup d’attendre ?
Je ne regrette pas une seconde.
D’Anaïs à Gabrielle, vous filmez deux femmes très différentes, mais toutes deux traversées par le désir. Qu’est-ce que Gabrielle vous a permis d’explorer que vous n’aviez pas exploré avec Anaïs ?
Elle m’a permis d’explorer un autre âge de la vie d’une femme. Elle m’a permis d’explorer le fait d’avoir choisi une voie, d’avoir véritablement fait un choix de vie. Anaïs avait une trentaine d’années et ne savait pas vraiment ce qu’elle voulait faire de sa vie. Gabrielle, au contraire, a très tôt décidé de se consacrer à ses études, puis à sa vocation de chirurgienne, puis à son métier de cheffe de service. Il y a chez elle une direction très forte. Elle a fait des choix libres et, à ce stade de sa vie, elle en est heureuse. Elle ne se considère jamais comme une victime. Il y avait beaucoup de choses qui m’intéressaient de ce côté-là. Et comme le personnage d’Anaïs était très proche de moi, j’avais aussi envie de me détacher de ce que je connaissais pour aller questionner autre chose, m’approcher de quelque chose qui était encore assez vague pour moi. Je n’ai pas cet âge-là, donc c’était presque une enquête en écrivant. Je me demandais : qu’est-ce que cela signifie exactement d’avoir cet âge ? Comment se sent-on dans l’existence lorsqu’on se trouve à cet endroit-là de sa vie ?
Pensez-vous que le désir peut avoir la même puissance de bouleversement à 25 ans et à 55 ans ?
Je pense qu’il peut vous transformer de manière plus bouleversante à 55 ans. Pas forcément de la même manière, mais avec la même force — et peut-être même davantage. Quand on croit que tout est joué, que les choses sont installées et que tout roule, se laisser surprendre soudain par quelque chose de très inattendu peut être extrêmement puissant.
Et finalement, est-ce que vous pensez qu’on peut encore se réinventer à n’importe quel âge ?
Oui, je pense. Honnêtement, je ne pense pas qu’on puisse vraiment changer, mais je pense qu’on peut ouvrir des portes et agrandir son expérience.
Interview réalisée par Emma Schneider le 2 septembre 2026 dans le cadre de l’avant-première du film, au cinéma Star.
La Vie d’une femme, actuellement en salles.
Crédit photos : Grégory Massat http://www.graigue.com







