Un air de campagne, derrière le portail, un autre monde

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Au 3 rue des Vergers, dans le petit village de Ringendorf, se dresse un imposant portail. À l’image du quai 9¾ direction Poudlard, il suffit de s’y aventurer pour basculer dans un monde insoupçonné. Quelques pas sur les pavés anciens suffisent à laisser la rue derrière soi : le calme s’installe, le décor se dévoile et, déjà la magie opère.

Devant nous se dessine un ancien corps de ferme du XVIIIᵉ siècle, dont les murs chargés d’histoire se mêlent à une végétation généreuse, les rosiers débordent, les hortensias s’épanouissent en larges bouquets éclatants, la glycine tombe en cascade et au milieu la fontaine murmure. Son clapotis donne la mesure, quand les horloges, elles, semblent s’être arrêtées. Ici, le temps ne s’écoule plus de la même manière : il s’étire, s’efface, se suspend. Ne reste que la douceur d’être là et cette délicieuse impression d’avoir découvert un endroit que l’on aimerait presque garder pour soi. Soudain, entre les vieilles pierres et les massifs fleuris, un joyeux golden retriever vient à notre rencontre. Il s’appelle Sirius. Un hasard peut-être. Mais à Un Air de Campagne, on se plaît à croire que certaines choses ne le sont pas tout à fait.

« C’est un lieu chargé de bonnes ondes », confie Michel Frieden avec un sourire. Une maison qu’il connaissait bien avant d’en devenir le maître des lieux : il y venait autrefois dîner en famille, lorsque la bâtisse abritait encore le restaurant La Ferme de Suzelle. Il avait aimé son âme, son caractère, mais aussi la personne qui en tenait les rênes. Lorsqu’en 2010 l’occasion se présente de devenir propriétaire, il ne laisse pas passer sa chance et l’acquiert, d’abord guidé par son attachement au lieu, sans savoir encore qu’en poussant cette porte, le destin lui offre la possibilité de donner vie à une passion longtemps restée en arrière-plan.

Changer de vie, suivre une passion

Le parcours de Michel Frieden est à l’image du personnage : éclectique, curieux, résolument hors des sentiers battus. Il a travaillé dans la grande distribution, l’édition, le luxe ou encore la parfumerie, autant d’univers qui lui auront permis d’observer, d’apprendre et de multiplier les rencontres. Mais derrière ces différentes vies professionnelles sommeille depuis longtemps une passion plus personnelle : celle de la gastronomie. Il aime les belles tables, les grands chefs, les produits d’exception, cuisine pour ses proches, reçoit, expérimente. Lorsqu’en 2010, il fait l’acquisition de la Ferme de Suzelle, sans idée précise de ce qu’il va en faire, l’envie de se mettre derrière les fourneaux devient petit à petit plus forte que la prudence. Mais passer de la cuisine familiale à celle d’un restaurant demande un tout autre engagement. Avec cette énergie qui semble le caractériser, Michel apprend en autodidacte et compense l’absence de formation classique par une insatiable curiosité et l’envie de bien faire, transformant son manque d’expérience en une force : celle de ne jamais cesser de se perfectionner. Enfin il se lance et surtout, il s’autorise une chose devenue rare : la liberté.

A table, rien n'est jamais écrit à l'avance

À Un Air de Campagne, pas de carte figée ni de recettes que l’on retrouverait à l’identique d’une semaine à l’autre. Ici, l’ardoise se compose au jour le jour, sous forme de trois entrées, trois plats, trois desserts selon les saisons, les arrivages et l’inspiration de Michel. On s’attable donc sans savoir exactement ce qui nous attend. Une part d’inconnu qui fait partie du plaisir et laisse toute sa place à la surprise. Car chez Michel, l’assiette se pense autant qu’elle s’improvise. Sa cuisine, instinctive et généreuse, se nourrit d’une curiosité toujours en éveil. Elle aime faire dialoguer les produits du terroir avec des influences venues d’ailleurs, jouer avec les textures, les associations et les contrastes, sans jamais perdre de vue le goût du produit. « À travers la cuisine, je veux dégager certaines émotions. Je ne suis pas là pour nourrir les gens, je suis là pour apporter des choses un peu nouvelles, les provoquer positivement biensûr, et les interpeller » explique ce dernier. Chaque ardoise devient ainsi une nouvelle partition, chaque assiette une invitation à la découverte. Et si l’on revient, ce n’est jamais pour retrouver quelque chose d’exactement semblable : c’est pour savoir ce que Michel nous aura imaginé cette fois-ci.

Lors de notre venue en mai dernier, le ballet a débuté par un dos de cabillaud délicatement rôti au four, dont la chair nacrée se détachait à la fourchette. Accompagné d’asperges vertes croquantes de la famille Merckling et nappé de ce que Michel baptise malicieusement sa « sauce japonisante », l’ensemble offrait un joli jeu de saveurs qui nous a fait voyager dès la première bouchée. S’en est suivi, le filet de bœuf Simmental, maturé quatre à cinq semaines, avec cette belle profondeur que seule une viande longuement affinée peut offrir. À ses côtés, l’asperge blanche, star de la saison tendre et fondante. Quelques légumes glacés — carotte, navet et chou de Bruxelles — et leurs notes légèrement caramélisées. Et puis le détail qui change tout : la tranche de lard paysan, délicatement dorée, qui vient apporter du croustillant et cette pointe de gourmandise réconfortante dont on ne voudrait surtout pas se passer. Le jus de la viande se mêle aux légumes, le lard apporte sa note fumée, les gnocchis maison arrondissent l’ensemble… Chaque bouchée oscille entre finesse et générosité.

Des produits choisis comme des rencontres

Dans sa cuisine, Michel aime travailler avec des artisans qui, comme lui, défendent une approche passionnée et raisonnée. Les légumes et certaines herbes viennent de son propre potager. Les viandes sont sélectionnées auprès de petits élevages des environs. Le poisson, lui, arrive de Bretagne, directement du port du Guilvinec. Michel aime raconter ce qu’il cuisine. L’origine des produits, leurs particularités…

À table, chaque ingrédient est prétexte à une histoire, le repas devient ainsi conversation. C’est sans compter son intérêt pour les associations mets et vins, les bières de dégustation artisanales ou encore les spiritueux. « Il y a de plus en plus de passionnés qui ont envie de faire de belles choses, intelligentes et raisonnées. Je travaille avec des petits viticulteurs et des micro-brasseurs comme Blüeme à Alteckendorf, Septénaire à Niedermodern ou la Distillerie s’Amer à Barr qui élabore son propre picon artisanal. Régulièrement, j’organise avec des amis pros en spiritueux des soirées autour du rhum et du whisky. »

Pour finir sur une note sucrée, Michel nous propose un dessert à base de rhubarbe et de fraises préalablement marinées dans du sirop de sureau fait maison. Une boule de citron pour l’amertume, des éclats de praline et de meringue pour le croquant. Et le tour est joué. On comprend que Michel ne plaisantait pas lorsqu’il disait vouloir servir uniquement des choses qu’il aurait lui-même envie de manger.

Prolonger la parenthèse

En 2019, Michel et sa famille, aménagent dans une dépendance du corps de ferme, deux chambres d’hôtes, pensées non comme un simple hébergement, mais comme le prolongement naturel de la maison. Eux-mêmes grands amateurs de chambres d’hôtes, ils puisent dans leurs propres expériences pour imaginer un lieu idéal : une pièce à vivre commune, une terrasse ouverte sur la nature, la piscine et le spa nordique… Tout invite à rester encore un peu.

À l’intérieur, la pierre bleue du Hainaut, le poêle en faïence et l’ancien banc d’écolier racontent l’histoire du bâtiment tandis que la décoration, plus contemporaine, apporte élégance et légèreté. Depuis la terrasse, le jardin devient alors un spectacle à lui seul. On peut s’y attarder après le dîner, laisser la soirée s’étirer, profiter du spa lorsque la lumière décline, puis regagner sa chambre sans avoir à reprendre la route. Le reste, une fois encore, peut attendre.

Un Air de Campagne porte décidément bien son nom. Une adresse confidentielle où la gastronomie rencontre l’hospitalité, où chaque détail semble murmurer la même invitation : prendre son temps. Et lorsque vient finalement le moment de franchir à nouveau le portail, on se retourne pour jeter un dernier regard derrière soi, avec la certitude qu’on y reviendra.

Interview réalisée le 05 mai 2026 par Emma Schneider
Crédit photos : Grégory Massat www.graigue.com

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